Ciel de printemps – Avril 1

— Дерьмо.

 

Ça n’a jamais été une bonne chose de jurer. Enfin, c’est ce qu’on aime me répéter. Partout, tout le temps. À l’école, à la maison. Jurer, ce n’est pas bien. Jurer, ce n’est pas poli. Jurer, ça ne va pas avec mon statut. Mais moi, je me fiche du statut, des statues et de tous leurs synonymes. Je jure. 

 

L’avantage d’être dans ce pays, c’est que personne ne me comprend. Que j’ai beau parler ma langue natale, la hurler dans la rue, on ne se retournera pas en me disant que je ne suis pas poli. Certes, on me regardera de travers. Mais ça, j’y suis habitué, depuis le temps. 

 

Il s’avère que je n’ai pas expliqué la raison de toute cette vulgarité. Elle est très simple et se nomme fleurs. En effet, je suis allergique au pollen. Et au mois d’avril, l’air est empli, envahi par les fleurs qui volent. Oui, c’est beau, prenez-les en photo lorsque vous passez dans le coin. Mais à cause d’elles et de leurs congénères, me voilà avec la tête bouffie, les yeux plus gros que des balles de golf et une attitude de gamin s’étant perdu dans un magasin et pleurant après ses parents. Je ne ressemble à rien, pour être clair. 

 

Alors je jure. À chaque nouvel éternuement, je jure. On s’éloigne de moi, on me propose un masque pour le visage. Non merci, je ne suis pas malade. Enfin, peut-être, mais pour me guérir, il faudrait que je quitte ce pays de guignols et la folie de ses plantes. Le printemps, quelle saison de… 

 

— Дерьмо.

 

Et je recommence cinq secondes plus tard, me mouchant par la même occasion. J’arrive aux abords de l’école et mon calvaire ne fait que commencer. Les employés de cette belle cité de Belfast ont eu l’excellente idée de planter de très — trop — nombreux pruniers sur la route montant vers mon école. Avant d’y parvenir, je prends une grande respiration. Je vérifie que mon sac à dos est bien accroché sur mes épaules et je balaie les alentours de mon regard glacial. Personne que je semble connaître. Parfait. Positionnant mon pied gauche en décalage arrière par rapport au droit, je place une écharpe sur mon nez. Et je cours. 

 

La montée fait un peu plus de deux cents mètres et je vais devoir, pendant minimum un mois, me taper un sprint pour éviter de mourir étouffé par tous les assauts incessants des fleurs. Je tiens plus à ma santé qu’à mon image. J’arrive donc en haut avec un front trempé, les cheveux collés à la peau, une odeur qui ne doit pas attirer grand monde, mais vivant. 

 

— Y a Bubblegum qui vient encore de risquer sa vie. Mec, faut que tu te calmes. C’est que des fleurs.

 

Mes aimables camarades de classe. Il n’est pas utile de dire que je les adore à ma manière. Je me considère très chanceux d’avoir un vocabulaire très fourni qu’ils ne comprennent pas. Je peux les insulter sans m’en prendre en retour. C’est un peu lâche, mais se faire appeler comme une sucrerie pendant toute l’année vaut bien cela. 

 

— Tu n’as jamais eu d’allergie, alors tu peux causer.

 

Celui m’ayant alpagué éclate de rire, suivi de tous ses petits congénères. Je sais exactement pourquoi. 

 

— Hey, Bubblegum, t’as encore ton accent. Faudrait penser à arrêter. 

 

Comme je ne suis pas anglais d’origine, il arrive que je parle avec un accent. Un accent très remarquable que je n’arrive pas à camoufler, malgré toute la bonne volonté du monde. Je ne vois pas le rapport avec ma phrase, mais ils aiment me le rappeler à chaque fois que j’ouvre la bouche. Tu n’es pas comme nous, tu ne parles pas comme nous. Est-ce que désormais, on comprend mieux pourquoi je préfère jurer en russe ? 

 

Je décide de les ignorer. Je me fiche d’eux. De toute manière, il ne me reste plus qu’un an et demi à tirer ici et je pourrais enfin rentrer chez moi. Mon véritable chez-moi, à Saint-Pétersbourg. 

 

Mais pour l’instant, il est temps d’aller affronter le tableau d’affichage, d’apprendre que je me suis encore foiré aux examens de milieu d’année, avant les vacances, et de rentrer s’installer avec les autres. Un vrai bal. On danse, on se regarde droit dans les yeux, on se sourit ou on pleure. Mais tout ça sonne tellement faux. Des hypocrites. 

 

Il y a un avantage à être moi. Le fait que mon prénom et mon nom de famille transparaissent au milieu de la liste blanche. Je ne m’appelle pas John ou Manson. À vrai dire, j’aurais préféré avoir mon bel alphabet cyrillique et non ces immondes lettres latines. Même l’écriture est hypocrite avec moi. 

 

Salle 345. C’est bien, je ne change pas par rapport à avant les vacances. Alors que j’allais me détourner du tableau, je tombe sur un nom qui ne sonne pas du tout anglais. C’est assez étrange que quelqu’un soit épinglé de cette manière, mais ça arrive, quand celui-ci doit se présenter expressément au bureau de la directrice. 

 

Charles Arseneau

 

J’adore ce genre de personnes, parce qu’elles font oublier mon existence au reste du monde. On me laisse tranquille. Bien sûr, tant que je n’aurais pas retrouvé une couleur de cheveux décente, on m’appellera toujours Bubblegum. Mais au moins, je ne serais plus estampillé étranger petit nouveau — surtout que je n’y suis pas, étant dans cette école depuis mon arrivée en Irlande du Nord. 


Seul, mais pas mal accompagné, je montre jusqu’au deuxième étage, lieu de résidence de ma classe. Je croise des visages connus, d’autres inconnus, je passe au travers comme un fantôme. Je dépose un doigt aux ongles rongés sur le bureau du professeur et cherche mon nom. Une lubie de sa personne, qui adore nous placer pour qu’on ne se mette pas avec nos amis. À chaque retour de vacances, c’est le même cirque. Encore fois, rien de plus facile : je suis tout devant, avec mon prénom qui tranche. Je remarque que l’autre est tout au fond, non loin de la fenêtre. Il doit être nouveau, débarquer en plein milieu de l’année scolaire. Si j’étais un être sympathique, je pense que je le plaindrais. Mais comme je suis un monstre qui ne se comporte pas bien, je ricane très légèrement et vais m’asseoir. 


À Clear Lake nous sommes trois avec des prénoms à consonances autres qu’anglaises, mais je suis le seul en year 13 — les deux autres sont plus jeunes d’un an. Je suis un véritable détecteur pour ce genre de chose. Alors je suis pressé de connaître cet inconnu et découvrir si lui aussi, c’est un minable. 


Soyons honnêtes : j’étais un minable avant d’arriver au Royaume-Uni, il y a six ans. Je suis un pas doué international, mais en emménageant ici, mon potentiel s’est décuplé. Premièrement, il y a la langue. L’anglais et le russe, c’est bien différent. Lorsque mon père s’est fait muter à l’ambassade de Russie, à Londres, je ne parlais pas un mot de cette langue horrible. 

 

J’allais à l’école internationale, j’avais des cours en russe et on tentait de m’inculquer l’anglais. Mais j’étais un petit garçon très borné et je m’évertuais à causer en russe. J’ai donc gardé mon accent, sorte de vestige de mon ancienne vie. J’ai été mis de côté à cause de cela. J’aimerais continuer ma liste de choses qui font de moi un minable, mais notre professeur référent arrive et nous devons nous asseoir. En découvrant son identité, nous blêmissons, car ce n’est pas le même qu’avant les vacances. 

 

Il existe une légende ici. Un trio de malheur. Des hommes de sciences particulièrement connus pour leur sadisme avec leurs élèves. Il y a d’abord Monsieur Snate, biologie, qui s’amuse à faire disséquer toute sorte d’animaux par les étudiants. Ensuite, Monsieur Bluek, mathématique, qui les envoie au tableau se ridiculiser et le dernier et pas des moindres. Monsieur Springoter, physique-chimie. Les histoires sont les plus farfelues avec lui : faire pleurer les élèves, systématiquement ne pas mettre la moyenne, s’opposer à des passages à la classe supérieure, des exercices infaisables. Je ne l’ai jamais eu en cours, j’ai toujours su échapper à la malchance. Le ciel du Royaume-Uni est réellement contre moi. De plus, son nom de famille comporte le mot le plus détestable de tous les temps : celui de printemps, qui est la pire saison pour quelqu’un comme moi. 


— Bien, mes chers élèves. Taisez-vous, je vous prie. Je vais vous appeler par ordre, levez la main en disant présent et pas autre chose. Je remplace votre professeure qui est partie en congé maternité. 


Il attrape sa liste et commence. Chaque élève se tient droit sur sa chaise, les bras de chaque côté du corps, comme une véritable armée. Je suis plus avachi sur la table qu’assis, me fichant du regard noir — non pas plein de colère, mais simplement par la couleur de ses iris — qui est dardé sur moi. 


— Rabino… vouitch Konstan… tin ? Mon Dieu, vous sortez d’où, vous ?


— Tin. Konstantin. Il n’y a pas de e, mais il se prononce. Et appelez-moi Monsieur Rabi, comme la plupart de vos collègues. Ce n’est pas ma faute si vous êtes incapable de dire un bête nom russe. Vous êtes si fermés ici que dès que les consonances ne sont pas anglaises, vous êtes tout perdus. 


C’est bien parce qu’il m’a interrogé que je me suis permis de lui répondre de cette façon. Nous ne nous connaissons pas encore, il faut bien que je lui montre qui je suis et ce que je ne suis pas. Soit un paillasson qui s’aplatit dès que l’on ose s’attaquer à lui. Ce n’est pas parce que je suis minable que je suis un lâche. 


D’ailleurs, pour en revenir à mon statut, mon prénom joue également un rôle dans sa construction. Ils ont tendance à le prononcer avec leur accent à eux et à l’assassiner, lui retirant son e phonique, mais pas graphique. Résultat, je dois reprendre chaque personne qui ose me faire cet affront, en rougissant parce que je me sens presque honteux de la situation. Je suis donc un minable à cause de mon prénom bizarre et imprononçable. C’est un argument assez ridicule, je dois l’avouer. Mais je n’y peux rien, ce sont les règles ici. 


— Vous êtes un de ces rebelles, reprend Monsieur Saison. Vos cheveux ne suffisent pas, il faut que votre comportement suive tout le reste ? 


Mes cheveux. Mes chers cheveux. Ceux qui m’ont valu le surnom de Bubblegum. Leur nuance bleu clair se marie parfaitement bien avec celle de mes iris, plus foncés. Il s’agit ici du troisième point qui vient agrémenter mon superbe statut de minable. Parce qu’un jour, j’ai décidé de cesser d’être ce cliché du russe blond aux yeux bleus. J’ai attrapé un pot de coloration chez le coiffeur du coin, me mettant la tête dans la baignoire et ressortant avec une jolie nuance sur les cheveux. Anouchka a bien ri et c’est l’essentiel. Mais pas mes petits camarades. Mes petits camarades m’ont pointé du doigt et se sont moqués en Bubblegum. J’avais quinze ans, j’en ai deux de plus, et je crois qu’on ne s’est jamais adressé à moi en utilisant mon prénom.


— Vous savez M’sieur, hurle le garçon de tout à l’heure, vous avez qu’à faire comme nous et l’appeler Bubblegum. Ça sera plus simple pour tout le monde. 


L’enseignant se met à sourire de toutes ses dents, heureux de découvrir ce petit surnom bien pratique. Je le vois griffonner sur son carnet de notes et reprendre son appel. Il n’a même pas remarqué que je n’avais pas répondu à sa question. 


— Arseneau Charles. Décidément, je ne suis pas gâté cette année, avec tous ces exotismes. 


Le prénom résonne dans le vide. Tous regardent autour d’eux, cherchant cette fameuse plante venant de la jungle. La porte s’ouvre soudainement, Monsieur Springoter se lève au même moment, comme s’il était pris sur le fait. Un élève paraît, sans cravate, sans veste et un jeans à la place du pantalon d’uniforme. Je me demande comment il a pu passer la grille d’entrée accoutré comme ça. 


— Monsieur Arseneau ? Est-ce vous ? 


— Vous embarrassez pas avec autant de sous-couches de politesse. Charles, c’est beaucoup mieux. 


Je lève les deux sourcils et rive mes yeux sur lui. Les cheveux bouclés, trop même, des yeux vert foncé. Pas de doute, il n’a pas l’air d’une plante exotique. Mais dans sa manière d’agir, celle de sourire, je mettrais mes mèches au feu qu’il en est une.
Le professeur lui indique sa place, tout au fond. Il la regarde, lance son regard sur le reste de la classe et finit inévitablement par croiser le mien. Je ne tombe pas en pâmoison, mon esprit n’est pas envahi de questions impossibles. Je reste juste là, à le fixer, sans rien dans la tête. Il approche à grands pas et s’assied derrière moi. Il tire sur l’une de mes mèches arrière, en blaguant. 


— Sympa, la couleur. Pas très commun. Pourquoi le bleu ? 


— Pour faire causer les curieux et ça marche drôlement bien. Pourquoi le jeans ? 


Je me retourne entièrement, ignorant les injonctions de notre professeur. Tu as décidé de te moquer de moi, je décide de ne pas te respecter. C’est donnant-donnant. Mes iris se plantent sur les genoux de mon voisin de derrière. 


— Parce que j’avais envie. Et puis, ça me permet de te faire causer. Alors c’est cool. 


— Tu pourrais être un minimum original, au lieu de me piquer mes répliques. 


Il éclate de rire et je lève les sourcils. Pourquoi réagir comme ça ? Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. 


— Tout se passe bien ? Vous n’avez besoin de rien ? Une petite tasse de thé peut-être ? intervient Monsieur Saison, sur les nerfs. 


— Un Russian Earl Grey ne serait pas refus, déclaré-je le plus naturellement possible. Mais attention, faut que ça soit fait à la manière russe, pas autrement. 


— Tant que vous y êtes, enchaîne l’exotique derrière moi, mettez-en deux. 


Il m’adresse un clin d’œil, trop content de m’avoir suivi dans mon insolence. Moi aussi, je suis heureux de ne pas être seul pour une fois. 


— Vous pensez vraiment qu’un tour dans le bureau de la directrice est bénéfique pour vous, pour un premier jour ? 


— Elle va croire que je l’aime bien, j’y suis déjà passé avant de venir, réplique l’autre. Je suis désolé, mais elle est un peu vieille pour moi.


Nouveau clin vers moi, je n’en comprends pas la raison. Qu’est-ce que j’en sais, que la femme qui est à la tête de cette école est âgée ? Je ne l’ai jamais vue. 


— Et après, on me demande pourquoi je n’aime pas les exotiques dans nos classes. Vous dérangez tous vos camarades avec vos pitreries, tout ça pour vous faire remarquer. 


— Et vous, vous êtes xénophobe, répliqué-je du tac au tac. Sans vouloir vous vexer, bien entendu.


Il se lève d’un grand coup. Je suis peut-être allé trop loin. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Je n’en peux plus que l’on insulte mes origines et qu’on les utilise pour me traiter de minable. 


— Dégagez, je ne veux plus vous voir. Faites votre vie, je n’en ai plus rien à faire.


Aussitôt dit, les affaires sont emballées, le sac sur une épaule, le gilet sur l’autre. Je crois que ces dernières semaines de cours commencent bien.


— Ça n’arriverait jamais avec des Anglais purs souches toute cette histoire. 


— Nous, au moins, lance le jeune homme qui m’accompagne, on a pas un balai là où je pense. Mais merci pour cette remarque hyper pertinente monsieur. Ça va nous aider dans notre vie et nous donner confiance en nous.


Sarcasme. Décidément, plus il parle, plus il m’intrigue. D’où est-ce qu’il sort avec son prénom vieillot et son jeans ? 
Monsieur Saison ne répond rien et nous nous glissons vers la porte. Une fois dehors, le second insolent éclate à nouveau de rire, levant la tête au plafond. Je le fixe en haussant les épaules, avant de m’en désintéresser. J’ai une activité bien plus sympathique à faire et le temps pour. C’est parfait. Tournant les talons, j’entreprends donc une descente vers le rez-de-chaussée, préparant une excuse au cas où je croise un adulte. Il manque toujours des documents les jours de rentrées, après les vacances. 


— Où est-ce que tu vas ? hurle-t-il à l’autre bout du couloir. 


— Quelque part. 


— Wow, je suis drôlement avancé avec ça. Plus précisément ? 


— Quelque part, sans toi. Réfléchis, si je ne donne pas de détails, c’est que je ne veux pas que tu me suives. 


— On n’est pas potes ? 


— On s’est adressé deux mots. Alors ouais, répondre à cette trottinette de prof de physique, c’était fun. Mais on n’est pas potes pour autant.


Je continue mon avancée vers les escaliers, oubliant la seconde présence dans le couloir. Je suis prêt à le remballer bien joliment si j’entends des bruits de pas crisser sur le carrelage. Mais rien, uniquement du silence et mes propres sons produits par les chaussures. Il a compris la leçon. 


— J’sais qu’on est pas pote, mais tu pourrais me dépanner d’une clope s’il te plaît ?


Il est arrivé le plus silencieusement possible à côté de moi. Je m’attendais à un sourire cent pour cent blanc collé sur ses lèvres, mais rien, juste une expression neutre. On pourrait presque le comparer à un mur. 


— Comment t’es au courant pour les cigarettes ? Tu lis dans mes pensées ? 


— C’est de la chance et un peu d’extrapolation. T’as la tête du mec qui fume. 


— Tu sais, les généralités, ça mène aux clichés et aux stéréotypes. Et à ma colère aussi. Donc si tu continues, tu peux te brosser pour ta clope. 


— Mais j’ai raison ? s’enquiert-il. 


— Tu l’as dit. Tu as eu de la chance.


Nous prenons les escaliers et je m’arrête brusquement. Du bruit. Il y a du bruit au-dessus de nous. Sans doute quelqu’un qui descend, exactement comme nous. Je propose à mon accompagnateur de nous stopper quelques secondes pour écouter, si la personne continue ses mouvements. Et puis tout d’un coup, dans le silence transparaît un rire. Un rire frais et léger, celui d’une fille. Ce ne sont que des étudiants. Rien à craindre. 


— Oh, ça ne serait pas notre cher Bubblegum ? Que fais-tu de sorti ? Une petite promenade ? Oh, mais je vois que tu n’es pas seul. Une personne serait-elle assez courageuse pour te parler ? Hormis moi, je veux dire.


Je me détends immédiatement. 


— Je pourrais te renvoyer la question Heather, même si c’est rare de ne pas te voir accompagnée. Tu t’es décidée à bien commencer cette journée par une petite conquête dans les labos de science ? 


— Exact. C’est impressionnant comme tu me connais bien, fichu Konstantin.


Heather est la seule fleur que je supporte. Les cheveux colorés de violet, elle darde sur moi ses yeux bruns, tout en croisant les bras sur sa poitrine. Son chemisier n’est pas bien refermé. C’est aussi la seule anglaise qui ne me déteste pas. De la tolérance mutuelle transformée en amitié, qui dure depuis notre première année. 


— Bon, qu’est-ce que tu fiches dehors ? Envoyé par le prof parce qu’il y a pas assez de photocopies ? On se sert déjà de toi comme d’un vulgaire larbin ? 


— On s’est fait virer, intervient ce cher Charles. Par quelqu’un de très sympathique, soit dit en passant.


Nous lui racontons rapidement la scène et elle fronce les sourcils. 


— Il se croit tout permis. Il faut en parler à l’administration, que ça ne reste pas impuni. Le mec s’offre le droit d’être xénophobe parce qu’il est prof. C’est tout simplement ignoble.


Ses poings se serrent. Elle est vraiment en colère et c’est tout à fait compréhensible. Heather est quelqu’un qui déteste toute sorte de discrimination : celles faites aux femmes sont en première position — c’est pour ça que je n’imagine pas sa fureur si j’avais été une fille. Elle prend tout à cœur, n’obtient que très rarement gain de cause, mais ne perd jamais espoir. Elle n’est pas utopiste ; elle ne fait que croire en ce qu’elle défend. 


— Écoute, j’en parlerais au conseil des élèves lors de notre première réunion. Je suis désolée de vous abandonner comme ça, mais il faut vraiment que j’y aille. Surtout, ne lâchez rien !


Elle s’envole vers l’étage que nous venons de quitter, les cheveux lisses dansant dans son dos. Elle laisse une odeur de bruyère derrière elle, comme une signature — celle de son prénom en réalité. 


— Ta copine ? demande la plante exotique à mes côtés. 


— Holà, non. Je ne pourrais jamais sortir avec elle. 


— Pas assez bien pour toi ? Elle est jolie pourtant. Et puis vous devez vous comprendre, avec vos cheveux multicolores. 


— Ce n’est pas ça. Heather préfère les filles en fait.

Ce n’est que le début de l’histoire de Charles et Konstantin…

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