Ciel d’hiver – Décembre 1

Je me sens con. Incroyablement con, assis là sur mon banc. Je me les gèle, je n’ai pas pris mon téléphone portable et la seule chose sensée que j’ai trouvé à faire est de grignoter les bords de mon gobelet en plastique, quitte à me blesser les lèvres dans l’exercice. Je suis vraiment très très con. 

Et puis tout d’un coup, un autre con arrive. Un costume débraillé, une tête de six pieds de long, et un verre à moitié mangé, comme le mien. Il passe une aussi bonne soirée que moi, à ce que je peux deviner. Bien. Je me sentirais moins seul. 

— Tiens, je pensais que j’étais l’unique con de cette école, commence-t-il en s’installant à mes côtés. Ravi de voir que je me suis trompé.

Ses mocassins couinent sur le fer du banc lorsqu’il monte sur le dossier pour s’asseoir sur le dessus, juste à côté de moi. 

— Bienvenue dans le groupe des cons anonymes. Ici, on ne fait rien, on ne se pose pas de questions et on bouffe du plastique. 

Je lui arrache un rire et je tourne les yeux vers lui. Je suis surpris. Je pense que c’est le punch étrange que j’ai bu qui fait ressortir mon ironie et mes pensées qui ne sont pas bien formulées. Je n’en ai rien à faire. La soirée est tellement chaotique qu’un peu plus, un peu moins, ça ne sera pas fondamentalement différent. 

— D’accord. Ça me va. 

Je recommence à grignoter mon gobelet en fixant le vide. Actuellement, sa présence ne change pas grand-chose à ma vie, même si une partie de moi se sent moins seule et souhaite soudainement se mettre à parler. Je ne suis pas comme ça, d’habitude. Je suis quelqu’un de timide. Je déteste par-dessus tout me faire remarquer, pour quoi que ce soit — sauf peut-être le jour où j’ai décidé de me teindre les cheveux en rouge.              

— Et si j’ai envie de causer ? Tu vas me virer du groupe ? reprend-il, me fixant droit dans les yeux. 

Je capte ses iris noisette et je souris discrètement. Je pense qu’il devine la couleur qui habite mon regard, parce que le sien s’écarquille. Ça fait souvent ça, quand on me rencontre. Apparemment, et d’après ma sœur, mes yeux sont si translucides qu’ils font peur. Le plus paradoxal, c’est qu’ils fascinent en même temps. La dernière fois qu’on m’a observé de cette manière, c’était en plein été, près d’une plage. Et je n’ai surtout pas envie de me souvenir de ce moment. 

— Je ne te virerais pas. Mieux encore, je t’écouterais. Enfin, si ça ne te dérange pas. 

— Non. C’est bon. De toute manière, il faut que ça sorte. Alors, avec un parfait inconnu, c’est plus facile. 

Je peux comprendre, même si je n’en ai jamais fait l’expérience. Quoique. Je pourrais commencer aujourd’hui. Avec lui. 

— Je me présente, Samuel, con depuis six mois environ. C’est à cette date-là que je me suis rendu compte que je regardais peut-être un peu trop un de mes coéquipiers de foot et que ça m’a fait flipper. Parce que je ne veux pas être ainsi, je ne veux pas m’intéresser aux gars comme je le fais avec les filles. Ça m’énerve. Ça me met en rogne. Alors je lui ai fait des trucs horribles. Vraiment affreux. J’ai toujours été un gentleman avec mes copines, et voilà que je me transforme en parfait connard dès que je m’approche des garçons. Et lorsque j’ai pensé que c’était fini, que ce n’était qu’une petite passade, ça a recommencé, avec un autre. Et moi, j’ai retrouvé mon costume de con. Je ne suis même pas capable de demander pardon, parce qu’on aurait sans doute l’impression que je me trouve des excuses, que j’essaie de me dédouaner. Mais je me hais et c’est moi qui suis dans l’impossibilité de me pardonner, en fait. 

Il s’arrête brutalement, les deux mains plaquées sur son gobelet, désormais écrasé comme une crêpe. Il l’a trituré en le faisant tournoyer entre ses paumes. 

— Oh, je te crois. Je peux même dire que je partage ça. La détestation personnelle et moi, on s’aime énormément. Sacré paradoxe, tu ne trouves pas ? 

Il me sourit de travers, et je comprends que je dois continuer. Après tout, c’est de bonne guerre. Il m’a fait son témoignage. C’est à moi de me lancer. 

— Curtis. Con depuis ses dix ans et demi. Je vais peut-être éviter de te faire la liste de mes méfaits et juste te résumer ceux d’aujourd’hui, parce qu’ils sont plutôt affreux. Premièrement, j’ai lâché ma copine pendant les slows. Et la raison de cet abandon est pire encore ; j’ai été faire chier mon ex qui semblait parfaitement heureux sur la piste de danse. Je lui ai dit que je l’aimais toujours, ce qui n’est même pas vrai. Et ensuite, comme si ça ne suffisait pas, j’ai sous-entendu à mon ancien meilleur ami qu’il ne devrait pas vivre et que sa place est au fond d’un trou, parce que tu comprends, il a l’audace de ne pas être blanc, comme tout le monde. 

Il sursaute et plisse les yeux. Mon sourire est sardonique à souhait, et je continue.

— Mais, vas-tu me dire en me fixant de ton drôle d’air, toi non plus, tu ne l’es pas. Je le sais parfaitement bien, et c’est ce qui fait que je suis un con de première catégorie : je me déteste, et je fais comme si je n’étais pas au courant. Je vis ma vie de mec bien dans les cases, je sors avec une fille particulièrement agaçante alors que je la hais, et je suis odieux avec toutes les personnes qui sont bien dans leur peau. Donc, je peux te dire, cher Samuel, que je pense que je te bats à plate couture à ce petit jeu-là. 

Il me fixe toujours, mais sans air interloqué, sans la moindre trace de jugement. 

— Tu veux boire ? dit-il tout d’un coup, en fouillant dans la poche interne de sa veste trop grande. 

— Mon verre est dans un sale état, je n’ai pas envie de m’en mettre partout. Le punch était particulièrement sucré. Je ne sais pas ce qu’ils ont versé dedans, mais ça colle. 

Il sourit, et me présente une flasque. Oh, il est comme ça. Je ne pensais pas, à vrai dire. Avec ses cheveux blonds et ses yeux noisette, on pourrait le prendre pour un jeune homme très propret, très bien sur lui. Certes, avec ce qu’il m’a raconté, l’image est un peu déformée, mais quand même. 

— Ce sont mes imbéciles de coéquipiers qui me l’ont confiée. Ils m’ont demandé de corser le nouveau bol de punch, et comme j’ai trouvé ça dégueulasse et que j’en ai fait les frais, je me suis dit qu’ils ne se rendraient pas compte que je me suis barré avec. 

— Intelligent comme stratagème. Et ça explique le goût ignoble de ce truc. Ça ne te dérange pas de boire après quelqu’un d’autre ? 

— Non. Et puis, je n’ai pas spécialement envie de retourner à l’intérieur pour me chercher un verre. Mes coéquipiers vont très certainement me sauter dessus comme des hyènes bourrées. 

Je ne peux pas m’empêcher de rire. J’aime beaucoup la comparaison. 

— T’as pas l’air de les apprécier. 

Il avale une gorgée du liquide contenu dans la flasque, avant de me la donner. Je sens le goulot, et je reconnais immédiatement la vodka. Parfait. 

— Je les hais, déclare-t-il, alors que je laisse glisser le jus de pomme de terre au fond de ma gorge. C’est en partie à cause d’eux que je me déteste. Si tu n’es pas comme eux, si tu ne te pavanes pas avec une copine « super bonne » à ton bras, tu es un marginal. Moi, je fais tout de travers. Je suis sorti avec la capitaine de l’équipe féminine, qu’ils ne peuvent pas voir en peinture parce qu’elle ose se défendre. Et ensuite, j’ai commencé à développer des sentiments pour des gars. Va leur expliquer le principe de la bisexualité…

Je lui repasse la flasque, parce que je comprends bien qu’il meurt d’envie d’arroser tout ça d’alcool, même si ce n’est pas franchement la solution. Il reprend une petite gorgée, et me la retend. 

— Je crois que ça doit être un truc commun entre les joueurs de foot. Les miens l’ont appris en me surprenant dans une posture compromettante, et un jour, ils m’ont pris à parti en mode « c’est vrai que t’es gay ? » comme si, je ne sais pas, c’était absolument exceptionnel et que je ressemblais à une licorne pleine de paillettes. 

Il pouffe et je continue sur le même ton. 

— J’ai tenté de leur expliquer. À ce moment-là, je sortais avec une fille de l’école, mais ils m’avaient aperçu avec mon ex, quand il m’a rendu visite pour une raison tordue. Ils étaient là « mais du coup, t’es hétéro ? » et j’ai essayé de leur répondre que non, j’aimais les deux. Ça n’est pas rentré dans ce qui leur sert de cerveau, mais ils adorent dire qu’ils sont inclusifs, parce que tu comprends, ils ont un gay dans leur équipe. 

Il se frappe le haut du crâne, et je bois une gorgée. Je sais que ça ne monte pas aussi rapidement, mais j’ai l’impression de me détendre à son contact. Ce nouveau club est décidément très sympathique. 

— Donc tu es également footballeur ? déclare-t-il tout d’un coup. 

— Oui. En défense. Et on a déjà joué l’un contre l’autre, en year 12. C’était un match ici, à Clear Lake. Je me souviens, à l’époque, j’étais encore avec mon ex. Et vous nous avez bien ratatinés.

Il écarquille les yeux, et je ne peux pas m’empêcher de sourire en coin. 

— Mais oui ! Putain, mais c’est toi, l’ex de Valentin ! Le mec qui ne voulait pas que ça se sache, et qui n’arrêtait pas de se disputer avec lui. On a fait une sortie ensemble, peut-être que tu te rappelles. D’ailleurs, c’est le jour où j’ai rompu avec Daisy. 

Je revois vaguement les images dans ma tête. J’ai l’impression que c’était il y a mille ans. D’abord les matches de foot, avec Valentin qui me dévorait des yeux et me souriait comme ce n’était pas pensable. Ma peur d’être découvert par ma sœur, alors qu’elle devait déjà être au courant depuis des semaines. Mon rejet complet de mon copain. Et cette sortie, où nous nous sommes encore disputés, mais rapidement réconciliés. Je ne comprends toujours pas comment nous avons pu rester ensemble plus d’un an. Je pense que j’étais trop lâche pour le laisser partir, et que lui appréciait tout de même ma compagnie, malgré ses mensonges constants. 

— Nous sommes liés par ce duo de meilleurs amis alors. Si nous avions des verres, je t’aurais proposé de trinquer, ris-je, en lui rendant sa flasque. 

— Et maintenant, ils sont tous les deux heureux dans leur coin, et nous, on est comme des cons. 

Il me fixe et éclate de rire en même temps que moi. C’est vrai que c’est ridicule ce qu’on fait. D’un point de vue extérieur, on est juste en train de s’enfoncer dans le fait qu’on soit de mauvaises personnes. Mais on m’a souvent répété qu’il fallait d’abord s’aimer soi-même avant d’espérer l’être par quelqu’un d’autre. Je pense que c’est pareil avec le pardon. 

Je ne me sens pas capable de le demander à Valentin et Kohei, pour plusieurs raisons. La première est qu’ils vont sans doute me le refuser. Et la seconde, c’est que ça ne serait pas sincère. Parce que je leur en veux. Je leur en veux d’être à l’aise avec eux-mêmes. De danser ouvertement ensemble, sans se préoccuper des autres. J’en veux à Kohei de ne pas chercher à être quelqu’un qu’il n’est pas. Et je m’en veux tellement, à moi-même, de l’avoir jeté dans cette poubelle, à la fin de l’école primaire. J’ai cédé aux sirènes de ce groupe de populaires, qui m’ont promis que si je le faisais, si je lui disais que c’était parce qu’il était japonais qu’il finissait là, je serais intégré parmi eux. Spoiler alert, ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai perdu mon meilleur ami, et je n’ai pas gagné en popularité. 

Je sais que je devrais lui en parler. Je sais que je devrais essayer de lui expliquer les faits, sans me dédouaner. Ce que j’ai démoli ce jour-là, c’est irréparable, et je l’ai compris. Mais au lieu de ça, au lieu de m’autoriser enfin un peu de pardon, j’ai fait encore pire. Je suis un vrai monstre. 

— Toi aussi, tu es perdu dans tes pensées ? s’amuse Samuel, en rebouchant sa flasque.

— Oui. Franchement, je pense que si j’étais un personnage de livre, les lecteurs et lectrices ne pourraient pas me voir en peinture. Je serais une sorte d’antagoniste, le mec à éviter, et celui qui n’a pas le droit d’être heureux. 

— On serait deux alors. Peut-être qu’on devrait renommer notre groupe. Les Méchants de romans Anonymes, ça te plaît ?  

— Ça me va. On est le club des Méchants de romans Anonymes. C’est plus original que celui des cons. Parce que tout le monde est un peu con, mais personne n’est un mauvais personnage dans un bouquin. 

Il me présente sa main, et je la serre avec joie. Finalement, cette soirée n’est pas si mal. J’ai l’impression que je viens de me faire un nouvel ami. 

De loin, j’entends la porte s’ouvrir, ce qui me fait sursauter. Nous n’en sommes pas très éloignés, et on peut facilement nous voir en se tenant dans l’encadrement. Je capte des frous-frous couleur prune et je grince des dents. C’est Cassie. 

— T’es qu’un connard ! J’te cherche depuis tout à l’heure ! T’es même pas fichu de répondre à ton putain de téléphone ! 

Samuel me fixe et je hausse les épaules. Je pense qu’il a compris de qui il s’agissait. Avec tout le calme dont je suis capable, je m’adresse à la jeune femme. 

— Je ne l’ai pas pris. Il est dans la poche de ma veste, et elle est encore à ma place dans la salle. 

Je suis sorti si vite pour éviter que des oreilles indiscrètes m’entendent discuter avec Valentin et Kohei que j’en ai oublié mon pardessus. J’ai l’impression qu’un vent glacial vient souffler sur ma peau, et je frissonne d’un seul coup. Ça interloque mon voisin, qui lève les sourcils. La tête qu’il m’offre est à mourir de rire, mais je préfère me retenir. Connaissant Cassie, elle va extrêmement mal le prendre, parce qu’elle va croire que je me moque d’elle. 

— Pourquoi tu t’es barré ? Pourquoi tu m’as laissée comme une conne ? 

Encore une envie de rire. Les yeux de Samuel trouvent immédiatement les miens et sa bouche se tord d’un côté. Oh, je sens que lui aussi, il se retient. 

— J’ai croisé des personnes que je connaissais et que je n’avais pas vues depuis longtemps. J’ai considéré que c’était poli d’aller les saluer, tout simplement. 

— Pendant les slows ? T’aurais pas pu attendre ? J’ai été humiliée sur la piste de danse à cause de toi ! Imagine, ton copain se barre alors que vous allez commencer à danser, et tu regardes partout autour de toi, les joues rougissantes de honte. Tout le monde va se foutre de moi à la rentrée ! Toi, tu t’en moques, parce que t’es un plouc de South Coast ! Espèce d’égoïste. 

J’avale ma salive. Si, je sais totalement ce que c’est. Je l’ai déjà fait et en tout état de cause. Nous étions en fin de year 12, pendant un bal. Valentin m’avait invité à celui de Clear Lake, comme ça, il était certain que je ne connaisse personne, et que nous pourrions être proches. Sur le papier, c’était parfait, et au début aussi. Mais lorsque les danses langoureuses ont commencé, je me suis dégonflé. Je me suis haï ce jour-là. Haï d’avoir tant peur de moi, haï d’avoir cette envie de danser avec un garçon, alors que beaucoup de jolies jeunes filles n’avaient pas de cavalier. J’étais pris dans cet immense paradoxe. La joie d’avoir quelqu’un, le plaisir que les moments ensemble me procuraient, mais en même temps, cette détestation infinie de ne pas avoir choisi quelqu’un d’autre. Je crois que c’est ça, le problème. Je laisse la haine et la peur parler, alors que je devrais ravaler ma bile et ignorer. 

Contrairement à ce mauvais souvenir, là, quand je suis parti, je n’ai pas du tout pensé à Cassie. Mon champ de vision était focalisé sur les deux jeunes hommes se souriant, dansant comme si personne n’existait autour d’eux. J’étais incroyablement jaloux. 

L’histoire de Curtis et Samuel ne fait que commencer…

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