Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours adoré jouer aux jeux vidéo. J’ai eu ma première console très tôt dans ma vie, au grand damn de mon père, qui aurait préféré que je me dépense dehors — autant dire qu’il a sauté au plafond quand je me suis inscrit au foot à l’école. C’est quelque chose que je partage également avec mes amis. Je me souviens de toutes nos après-midis à la salle d’arcade, dont la dernière, avant que nous partions chacun de notre côté à la fac.
Je n’ai pas vraiment de préférence : je m’éclate sur à peu près tout. J’apprécie me faire exploser au Dance Dance par Harold ou Adil, ou défoncer des zombies avec Sheridan. D’après mes amis, je suis un bon partenaire de jeu, parce que justement, je suis capable de m’adapter à tout. Je prenais ça comme un compliment.
Au moment de rentrer à la fac, j’ai vite compris que mes interactions sociales allaient être réduites : premièrement, mon meilleur pote s’était expatrié à Dublin. Deuxièmement, les deux autres avaient si peur de rater leurs années qu’ils passaient tout leur temps à la bibliothèque universitaire, penchés sur leurs cours. Ça m’a surpris de Sheridan, l’éternel rêveur capable de s’endormir sur son siège sans le moindre problème. J’ai tenté de me faire des amis dans mon école de vétérinaire, mais comme je me l’étais imaginé en discutant avec Adil, je me suis retrouvé face à une belle bande de serpent. Je n’ai jamais aimé les reptiles, alors j’ai fait cavalier seul. Il vaut mieux l’être que mal accompagné.
C’est comme ça que j’ai commencé à me chercher un jeu en ligne pour avoir l’impression d’avoir une vie sociale. Je voulais quelque chose qui mette l’accent sur la communication entre les joueurs et les joueuses, et qui, si possible, ne me demande pas de craquer mon livret jeune dans l’opération. Mon travail au fast-food était payé une misère et j’ai à peine eu assez d’argent pour m’acheter tous les bouquins d’anatomie animale à la rentrée. C’est comme ça que je suis tombé sur Celestia Islands.
La première chose qui m’a attiré, c’est le fait que toute l’action se déroule dans le ciel. C’est un élément que j’aime particulièrement, et à chaque fois qu’il apparaît, je sais que je vais adorer ce que je vois. Mon Star Wars préféré ? Le cinq, parce qu’il y a une scène sur une planète nuageuse. Mon arc favori de One Piece ? Skypiea. De même dans Naruto : j’ai sauté de joie quand j’ai appris l’existence du Village des Nuages, bien évidemment.
La seconde chose qui m’a séduit, c’est la mise en avant de l’aspect social du MMORPG. Il était présenté sur son site internet comme étant avant tout un jeu pour rencontrer des gens. Il existe des villes complètes dédiées à la sociabilité, et elles offrent aux joueurs la possibilité de se poser et de discuter avec le tchat intégré. Les interactions sont très nombreuses et dans un certain sens, ça m’a rappelé le jeu préféré de Samuel et Adil : les Sims.
L’aspect RPG de Celestia Islands est poussé au maximum. Quand on crée un personnage, on l’incarne de bout en bout. Il est demandé aux joueurs de donner des pronoms à son avatar pour que les autres le genre de la bonne manière. Je suis certain que ce jeu ferait fureur dans l’association LGBT que Sam et Adil fréquentaient lorsqu’ils étaient toujours à Belfast. Moi, je m’en foutais un peu, alors je me suis plié à la demande, et j’ai commencé à jouer.
Je me connecte tous les soirs, et tous les soirs, je discute avec des inconnus. Je ne me suis pas encore trop lié avec personne, parce que la plupart du temps, les gens sont venus en groupe, et c’est particulièrement dur de s’intégrer parmi eux. Je papillonne donc entre les villes, et j’essaie de continuer la quête principale.
Ce soir, la règle n’a pas vraiment d’exception. Mon cœur est en vrac parce que j’ai perdu un patient sur la table d’opération. Le chat que je voulais sauver n’a pas survécu à l’extraction de sa tumeur et j’ai dû annoncer à sa petite propriétaire, les larmes aux yeux, que Biscotine est désormais au paradis des miaous. J’ai besoin de me décharger de tout ça. Je charge donc mon personnage, Caliban, un rôdeur qui possède un animal de compagnie — je n’ai pas pu m’en empêcher, étant donné mon travail — et qui me ressemble trait pour trait. Je commence à déglinguer quelques bestioles pour le compte d’un commandant en chef de l’armée d’une île de nuage quand je reçois un message privé. Habituellement, ce n’est pas aussi rapide.
Riviosa : Hey ! Je suis désolée de te déranger, mais est-ce que ça serait possible que tu m’aides pour un donjon ? Je patiente depuis des lustres dans la recherche de groupe et j’en ai ras le bol. Personne n’a besoin d’un DPS comme moi.
Je souris, la comprenant totalement. Nous partageons notre rôle — Dégats Par Seconde — et surtout la malédiction qui pèse sur nos épaules. À chaque fois qu’il faut que l’on se groupe pour un donjon, nous devons attendre pendant bien plus de temps que les Tanks ou les Healer pour trouver quelqu’un qui nous convient. Bien souvent, je laisse tomber. Heureusement, la plupart du temps, ils ne sont pas obligatoires. Et quand ils le sont, les gens sont plus conciliants.
Caliban : Tu sais que je ne suis pas mieux que toi ? Je suis aussi DPS.
Je regarde sa fiche de personnage. Elle joue une classe sous-représentée, qui est celle des ninjas. Apparemment, ce style de jeu requiert beaucoup de rapidité, ce qui n’est pas vraiment mon cas. Et surtout, c’est une véritable chips, alors qu’il attaque au corps à corps. Ce n’est pas très équilibré.
Riviosa : Je sais ! Mais on est trois, avec Visqueux.
Mes yeux se déplacent sur mon écran, vers mon espèce de serpent rose et vert. C’est une bestiole que j’ai trouvée sur une île de jungle et qui balance un jet multicolore qui étourdit les ennemis. C’est comme ça qu’il a écopé de son nom de Visqueux.
Caliban : Je veux bien tenter le truc, mais je te promets rien. Ça risque d’être folklorique, parce que ni toi, ni moi, on a de sort de soin partagé. Mais bon, au pire, on discutera.
Ça me fait chier de l’avouer, mais j’ai toujours un peu de mal avec les filles dans ce jeu. Non pas que je pense qu’elles ne sont pas bonnes, loin de là. J’ai constamment l’impression de ne pas savoir quoi leur dire pour qu’elles ne se sentent pas gênées — elles le sont assez dans la vraie vie. Je ne veux surtout pas induire quoique ce soit, ce qui fait que je suis souvent très silencieux quand je croise l’une d’elles ou qu’on me demande de l’aide comme aujourd’hui. Mais ce soir, j’ai besoin d’exprimer ma tristesse par rapport à la perte de Biscotine.
Riviosa : Okay ! T’es prêt ? 🙂
Caliban : Oui. C’est parti !
Le donjon dans lequel elle nous emmène est un que je n’ai jamais fait. J’ai tout juste le niveau, ce qui ne me rassure pas vraiment. Je lance tous les buffs possibles sur ma partenaire et moi, et nous y allons. Je pose quelques pièges, j’inonde les ennemis de flèches et je me rends compte que notre duo fonctionne carrément bien. Je ne suis pas obligé d’utiliser mes compétences de corps à corps — moi aussi je suis une chips — et Riviosa déplace les sales bêtes dans mes pièges, pour mon plus grand bonheur. Je joue avec les capacités de Visqueux pour qu’il ne récupère pas l’agression, et nous avançons à bonne vitesse. Juste avant le mini-boss, nous nous félicitons.
Riviosa : J’avais bien raison en venant te parler, t’es doué !
Caliban : oh, bah, merci. C’est super gentil de ta part. T’es clairement pas mauvaise non plus, si tu veux mon avis. T’as déjà joué rôdeur ?
Riviosa : Non, mais je comprends vite. Apparemment, c’est une de mes qualités premières.
J’envoie un smiley qui rit, suivi d’un autre qui a des lunettes de soleil. Elle a l’air super sympa, et ma gêne est en train de fondre comme une bougie. Sur un coup de tête, je la demande en amie, ce qu’elle accepte immédiatement. Je souris d’autant plus derrière mon écran d’ordinateur et je reprends mon clavier, puisque nous devons terminer ce fichu donjon.
Nous faisons un excellent travail et pour mon plus grand bonheur, les deux armes que nous lootons sont adaptées pour nos classes. Ses deux petits poignards sont magnifiques, noirs et entourés d’une lueur violette un peu effrayante. Ça va très bien avec le reste de son personnage.
Alors que nous retournons au lieu de notre rencontre, je me permets de détailler son avatar de pixel. Elle n’a pas poussé les curseurs de tour de taille au maximum, ce qui élimine presque immédiatement le pervers qui se fait passer pour une fille. Ses cheveux sont noirs avec des mèches violettes très discrètes, qui vont très bien avec sa nouvelle arme. Ses yeux sont d’un bleu ressemblant à un ciel étoilé, et sa peau est aussi blanche qu’un cachet d’aspirine. Elle a choisi une race humaine, comme moi.
Riviosa : Alors ? Comment était ce donjon sans Tank ni Heal ? Je te l’avais dit qu’on y arriverait !
Elle dirige son personnage vers un banc et elle s’y assoit. La personnalisation offerte par les développeurs est telle que l’on peut se mettre en tailleur, ce que je m’empresse de faire, puisqu’il s’agit de ma position préférée dans la vie réelle.
Caliban : C’est vrai, c’était super plaisant. Et t’as l’air très cool, comme fille. Enfin, ton personnage. Ça te dérange pas qu’on discute un peu ? J’ai besoin de quelqu’un sur qui m’épancher.
Riviosa : Avec joie. Je suis là pour ça, tu sais. Je pose juste une petite condition. Moi aussi, je peux m’épancher ?
Je fais rire Caliban avant de continuer à écrire.
Caliban : Pas de soucis !
Je craque donc mes doigts et je lui raconte toute l’histoire avec Biscotine, que j’appelle ma patiente, parce que je ne tiens pas forcément à révéler ce que je fais pour gagner ma vie. En réalité, Biscotine ne faisait pas partie de ma patientèle. Je l’ai récupérée après le début du congé maternité d’une de mes collègues. Elle avait si peur d’attraper la toxoplasmose qu’elle a refilé tous ses chats. Normalement, c’est sa remplaçante qui devait s’en occuper, mais ce serpent s’est arrangé pour me la mettre dans les pattes, sachant très bien que la pauvre bête était condamnée par sa tumeur. J’ai tenté de la retirer, mais sans succès. C’est pour ça que je culpabilise autant. Si j’avais mieux connu le dossier, j’aurais pu étudier d’autres approches de soin, et peut-être permettre à sa petite maîtresse de lui dire correctement au revoir, chez elle, entourée de toutes les personnes qui tenaient à elle.
Riviosa : t’as l’air de détester ta nouvelle collègue.
Caliban : bon sang oui, elle est affreuse ! Heureusement qu’elle reste pas longtemps, parce que je supporterais pas de bosser avec elle pendant le reste du temps. Ou alors, il va falloir que je change de travail, et j’aime celui dans lequel je suis.
Riviosa : tu vas trouver ça bizarre, mais je te comprends totalement. Moi aussi, j’ai un collègue que j’ai envie de zigouiller. Parfois, ça m’énerve qu’il ne joue pas, parce que je pourrais le défier et le trucider sur place avec une de mes techniques.
Je ris encore une fois, et j’attends qu’elle tape le reste de son histoire.
Riviosa : Il se croit tout permis parce qu’il est là depuis plus longtemps que moi, et qu’il connaît mieux le métier que moi. Il est arrogant au possible, et il respecte rien autour de lui. Typiquement, il va finir la cafetière et ne pas refaire de café derrière. Tu vois le genre ?
Caliban : tu sais ce qu’on devrait faire ? On devrait organiser une rencontre entre le serpent de mon taf et ton gros nul. Si ça se trouve, ça pourrait coller entre eux.
Riviosa explose de rire, et je la suis, autant dans le jeu que dans la réalité. Elle est vraiment chouette.
Riviosa : t’as raison ! Excellente idée ! Je suis sûre que c’est un frustré en plus, et qu’il fait fuir toutes les femmes.
Caliban : et la mienne, elle ferait peur à un serpent, alors tu sais…
Nouveau fou rire, et je continue à discuter, racontant anecdote sur anecdote concernant Kiera, ma collègue qui a tout du reptile. Riviosa reste volontairement évasive sur sa vie privée, ce que je comprends. Nous nous connaissons depuis deux heures, je pourrais très bien être un gros dégoûtant qui essaiera de la retrouver dans la vie réelle.
Alors que minuit sonne sur mon téléphone, me rappelant que je dois aller me coucher, je me rends compte que j’ai du mal à me détacher de Riviosa. Nous sommes toujours sur notre banc à discuter de tout et de rien. Je mime un bâillement pour lui faire comprendre que je ne vais pas tarder à me déconnecter.
Riviosa : si tu as envie, on peut se retrouver demain soir ? En fait, les armes qu’on a lootées font partie d’un set qui n’est dispo que dans les donjons. Si tu veux aller tâter de la bestiole avec moi, j’en serais ravie.
Caliban : moi de même. Alors à demain ?
Riviosa : à demain ! Bonne nuit, Cal’ !
Elle se déconnecte la première, et je regarde mon petit bonhomme sourire à la caméra. J’ai vraiment passé une excellente soirée, et je suis prêt à affronter la journée suivante. Kiera va entendre parler du pays. Et elle va me payer pour ce qu’elle a fait avec Biscotine.
L’histoire de Coby ne fait que commencer…
