Ciel d’automne – Octobre 1

Pour moi, le monde est régi par des étiquettes. Des bouts de papier invisibles qui se collent partout sur vous, et qui définissent qui vous êtes, ce que vous faites et quel sera votre destin. Personne n’y échappe, tout le monde en est couvert, de toutes sortes. La plupart du temps, ce sont les autres qui nous les donnent, qui nous forcent à les porter. Et quelquefois, c’est nous qui nous en imposons nous-mêmes. 

À l’école, cette loi est démultipliée. C’est une obligation, et pour mes yeux entraînés, c’est tellement simple de remarquer les étiquettes des autres. Celui-ci est un intello, qui passe son temps à la bibliothèque. Cette autre est une pimbêche, qui, grâce à ses charmes, obtient tout ce qu’elle veut. Cette dernière est une dépravée, avec ses cheveux verts. Sauf que la plupart du temps, ce n’est pas la réalité. Cet intello est en réalité le garçon le plus insolent de toute la Grammar School. Cette fille est en dépression et se cache sous un masque. Cette soi-disant dépravée est une jeune femme qui donne son maximum et qui veut tout faire bien. Les étiquettes, à quelques exceptions près, sont de véritables menteuses. 

Ce n’est pas parce que je les remarque que j’en suis exempté, loin de là. Je suis même un champion toutes catégories. Mes petits camarades, tout le long de ma scolarité, se sont beaucoup amusés à me coller des étiquettes sur le visage. Celle de meilleur attaquant de l’équipe de football. Celle d’arrogant. Celle de roux. Celle de beau gosse. Celle de connard. Celle de fuck boy. Et enfin, ma préférée, celle de meilleur ami. J’en déteste la majorité, parce qu’elles me font rentrer dans une boîte que je suis incapable de quitter. Mais celle de meilleur ami, c’est la plus libératrice. Parce que je sais qu’il n’y aura jamais de mensonge là-dedans. C’est celle que j’arbore avec le plus de fierté. 

— Miho n’est pas là ? 

Je suis à l’arrêt de bus, avec ma copine, Cait. Elle, elle est fière de porter sa belle étiquette de petite amie de l’attaquant vedette de l’équipe de football. Elle le répète à qui veut l’entendre, et elle est toujours collée à moi. Au début, je l’aimais beaucoup, parce que je la trouvais très naturelle. Mais dès qu’elle a vu sa cote de popularité monter, elle est devenue une tout autre personne. Dès lors, j’ai abandonné toute tentative d’un développement de sentiment pour elle, comme avec beaucoup d’autres avant elle. Je ne dis pas que je suis ce cliché des romans pour ado, qui n’est jamais tombé amoureux de qui que ce soit, et qui va rencontrer le grand amour du jour au lendemain. Je me suis pris un râteau au collège, d’une fille qui ne voulait, justement, pas être populaire à cause de moi. Et puis, il y a eu Caroline, mon premier amour et ma première copine. Ça a été mon plus gros chagrin d’amour et pendant de nombreux jours, j’ai porté l’étiquette du cœur brisé. Mais parfois, j’aimerais bien retrouver quelqu’un, quelqu’un qui ne me juge pas parce que l’activité sexuelle, ce n’est pas mon truc. 

Pendant quelque temps, en year 12, j’ai pensé être amoureux de Daisy, une fille avec qui je discutais beaucoup, sur le toit. C’est elle qui m’a trouvé, fumant ma clope en pestant contre ma vie. Elle m’a raconté la sienne, et on a tout de suite collé, parce que justement, on ne se jugeait pas, on ne faisait que s’écouter. Sauf que j’ai rapidement compris que sa vie amoureuse était un véritable bazar, et je n’ai pas cherché à plonger dans mes sentiments. Bien souvent, je me dis que c’est dommage, parce qu’on se ressemble beaucoup, avec Daisy. Mais heureusement, je n’ai pas perdu son amitié, et on a souvent l’habitude de se retrouver près des vestiaires du gymnase.

— Nan, il a une grippe carabinée. Sa mère est assez effrayée, alors elle l’a amené à l’hôpital. Ça fait des jours que je demande à le voir, pour prendre des nouvelles, mais on me dit qu’il est contagieux. 

— Donc ce soir, tu es libre ? 

— Plus ou moins. J’ai quand même un entraînement. J’pensais aller à l’hôpital après, même si on me renvoie par la peau du cou. C’est bizarre qu’il ne me donne pas de nouvelles, c’est quand même mon meilleur pote. 

— Il est malade, Rio. Ne va pas aller t’intoxiquer parce que tu ne vois pas ton meilleur ami pendant quelques jours. Profite de ma présence aussi, parce que je vais me sentir jalouse. 

Ça, c’est ce que je déteste avec elle. Quand elle essaie de me faire culpabiliser de ma proximité avec Miho. Ce n’est pas la première à avoir de l’animosité pour lui, et la plupart du temps, il le leur rend bien. Du coup, j’évite de mélanger mes copines avec mon meilleur ami. Mais quand nous avons le malheur d’être dans les mêmes classes, pour les matières que nous avons en commun, je suis incapable de gérer ces deux parties de ma vie. Et je choisirais toujours Miho. Je suis incapable de faire ma vie sans lui. 

— J’aviserais cette après-midi. Qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse ? 

— Je t’ai préparé un fraisier, hier soir. On pourrait se faire un goûter ? 

Je connais très bien ce genre de réplique. Elle veut que je vienne chez elle, lieu que j’évite depuis deux mois — depuis que nous sortons ensemble, en soi. Elle doit en avoir marre d’attendre que je couche avec elle. Et je vais devoir lui expliquer le pourquoi du comment. Cette partie est souvent assez délicate ; j’ai toujours peur que la fille prenne mal le fait que rien ne bouge sur mon corps et que je n’ai envie de rien. Mais la plupart du temps, elle ne dit rien et raconte, le lendemain matin, que la soirée était très sexy. Qu’est-ce que penseraient ses amies si elle leur disait que rien ne s’était passé ? Que le problème vient d’elle, qu’elle n’est pas assez jolie, pas assez désirable. C’est parfaitement merdique, mais on ne me blâmera jamais. J’en profite, je sais, mais c’est pour éviter que mon secret éclate. Dans notre société, l’étiquette de fuck boy est bien mieux vue que celle de mec qui n’arrive pas à coucher avec des filles parce qu’il n’en a tout simplement pas envie. 

— Écoute, avec l’entraînement, je ne pense pas que j’aurais envie de manger quelque chose plein de crème. C’est super mignon d’avoir fait ça pour moi, je suis sincère. Mais mets-le au frigo pour demain après-midi. Promis, je la passe avec toi. 

— Tu me le promets vraiment ? 

Elle me fait ses petits yeux de chat. C’est vrai qu’ils ne sont pas mal, dans cette nuance verte. Ça m’a fait craquer, la toute première fois que je l’ai vue, au bord de ce lac en été. 

— Oui. Promis juré. 

Je lui embrasse le haut du crâne, comme elle l’adore, et elle vient se réfugier tout contre moi. Une mamie nous observe avec un air attendri, et je lui souris. C’est vrai que de l’extérieur, on ressemble à un petit couple très mignon. C’est dommage que ça ne soit pas la vérité. 

 

Je suis heureux qu’aujourd’hui, l’entraînement se fasse avec les filles. Malgré ce que disent mes petits camarades, c’est toujours agréable de voir un style de jeu différent du nôtre. Et puis, elles ne sont pas en reste dans le classement des meilleures équipes de la ville. Je crois même que l’année dernière, elles étaient classées régionalement. Parfois, nos coachs nous laissent même faire des petits matchs les uns contre les autres ; on sélectionne cinq personnes de chaque côté, et on se place sur le terrain. C’est souvent un festival de remarques sexistes bien dégoûtantes, mais j’encourage toujours l’équipe féminine. Malheureusement, je le fais dans ma tête, pour ne pas trahir mon étiquette de parfait capitaine. 

C’est quelque chose qui me fait particulièrement mal, de faire semblant de ne pas aimer Daisy, qui est ma vis-à-vis. Surtout que la plupart du temps, elle n’arrive même pas à me répondre quand je l’insulte, parce que mes coéquipiers et leurs rires gras prennent le dessus. Ce qui fait que je suis détesté par toutes les autres joueuses, qui ne comprennent pas comment le Bulldozer Rose peut se laisser faire de cette manière. 

— Tu sais, lui dis-je alors que nous sommes tout contre les vestiaires, derrière le gymnase, il faudrait qu’on prévoie un truc. Genre, une réplique de votre équipe. Comme il y a deux ans, avec la liste que vous avez publiée. 

La liste en question venait de nous ; nous avions classé toutes les filles de l’équipe avec des points, et Daisy était dans les premières, parce qu’à l’époque, elle sortait avec Samuel, l’un de nos ailiers droits. Il a répliqué, comme Miho, parce qu’il trouvait ça dégueulasse. Parce que nous ne nous sommes pas arrêtés là, ce serait trop beau. Non, nous gagnions des points à chaque fois qu’on sortait avec des filles, qu’on couchait avec elles ou qu’on arrivait à leur faire faire des choses plus ou moins dégoûtantes. Bien entendu, j’étais l’un des premiers, avec tous mes mensonges. Je l’ai raconté à Daisy, quand elle m’a parlé de la liste. Je lui ai dit la vérité sur moi, aussi. Et je l’ai autorisée à m’afficher, tout en préservant Samuel, son copain de l’époque, et Miho, qui sortait avec une fille d’une autre Grammar School, et à qui cette liste tapait particulièrement sur le système. 

— T’es sûr ? Tu vas sans doute t’en prendre plein la tronche. Les filles te détestent, parce que tu laisses faire tes coéquipiers. 

— Tu t’en prends plein la tronche à chaque fois qu’on a le malheur de s’entraîner ensemble. On insulte ton jeu, ton apparence. Tu as bien le droit de répliquer, et de m’enfoncer. Ça ne me dérange pas, parce que malheureusement, ça ne changera rien dans la tête de mes imbéciles de coéquipiers. Et ça fera du bien aux tiennes. 

— C’est vrai. Ça pourrait un peu nous remonter le moral. Je travaille sur ça, et on en reparle. Merci de me proposer ça, encore une fois. 

— J’ai le pouvoir sur cette petite équipe. Faut bien que j’en profite. 

Elle rit, même si c’est assez jaune. Elle sait que j’ai raison, et que c’est malheureux. Notre discussion se fait arrêter par mon téléphone sonnant violemment dans ma main. 

— Ah, c’est ma copine. Qu’est-ce qu’elle me veut encore ? Je lui ai dit que j’allais voir Miho, ce soir. 

— Tu es toujours avec elle ? T’as l’air de particulièrement la détester, se moque mon amie. 

— Elle veut que je vienne manger un fraisier chez elle. Et crois-moi, je suis certain que fraisier, c’est le nom de code pour toute autre chose. J’en ai des frissons rien qu’à en discuter avec toi. 

— Ah. Elle en est déjà là. Elle n’a pas traîné. Qu’est-ce que tu vas faire ? 

— Comme d’habitude. Je vais lui dire que je ne ressens pas de désir, même si c’est très agréable de l’embrasser. 

Elle semble presque embarrassée par cette réplique, même si ce n’est pas la première fois qu’elle l’entend. J’ai l’impression qu’elle souhaite me dire quelque chose, mais qu’elle n’ose pas. 

— Rio, je peux te poser une question ? Et ne me réponds pas que je suis déjà en train de le faire, j’ai déjà un pote sarcastique. 

— Vas-y. T’as l’air d’hésiter, et comme ça ne te ressemble pas beaucoup, j’ai un peu peur. Mais fonce, pose-moi ta question. 

Elle noue ses mains devant elle, sur la chemise de son uniforme. Elle n’arrive pas à me regarder dans les yeux, et ça me rend triste, parce que ça veut bien dire qu’elle a peur de moi. 

— Est-ce que tu t’es déjà interrogé sur ta sexualité ? Je veux dire, peut-être que tu n’es pas hétéro. Je te crois tout à fait quand tu dis que tu apprécies embrasser les filles. Mais peut-être que tu n’es tout simplement pas attiré sexuellement vers elles ? Ou alors, que le sexe, ce n’est pas pour toi, mais je t’avoue que là-dessus, je ne m’y connais pas vraiment. En fait, il faudrait que tu ailles voir dans le club LGBT de l’école. Je suis certaine que ça pourrait t’aider. 

— Si on me voit là-haut, je risque de me faire cataloguer immédiatement. Tu ne sais pas ce qu’on dit, dans les vestiaires. 

Je comprends qu’elle ait eu peur. J’aurais pu très mal le prendre. Mais je ne sais pas pourquoi, ça ne me semble pas si aberrant que ça, sa théorie. 

— Oh que si, je le sais, parce que je continue à aller voir vos matchs, j’entends les insultes. Si tu veux, je pourrais t’aider. Lola a fait des flyers d’explication, je pourrais t’en prendre quelques-uns. 

— Sérieux ? Ça serait super, tu me sauverais la vie ! 

Elle sourit, posant une main sur mon épaule. Je suis chanceux de l’avoir comme amie. 

— Tu me fais penser à des personnes que j’apprécie beaucoup. Je me sens un peu obligée de t’aider, parce que sinon, j’aurais l’impression de les trahir. 

Elle jette un œil sur son téléphone et écarquille les yeux. Elle se lève immédiatement de sa place, et m’explique ses actions. 

— Je dois aller voir quelqu’un à l’hôpital et je suis un peu en retard. Je suis désolée de te quitter comme ça, mais il faut vraiment que je bouge. 

— Tu vas à quel hôpital ? lui demandé-je, curieux. 

— Dans le centre. J’ai complètement oublié son nom, mais il n’y en a pas trente-six milles. 

— Belfast City Hospital ? 

— Euh, ouais, je crois. Pourquoi, c’est là qu’est Miho ? 

— Oui. Ça te dirait de faire le chemin avec moi ? 

L’histoire de Rio et Miho ne fait que commencer…

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