Lâanniversaire de Neet
Un matin dâautomne Ă Peonia, Astea sâaperçoit quâelle ne sait presque rien de lâhomme qui la suit comme son ombre. Et quâaujourdâhui, câest son anniversaire. đ
Partie I
Astea
Le matin, lorsquâelle ouvrait les rideaux de sa chambre sur les toits ocre de Peonia, Astea pensait rarement Ă ses gardes. Ils faisaient partie du palais au mĂȘme titre que les colonnes de marbre ou les vitraux de la salle du trĂŽne. Depuis quâelle Ă©tait enfant, elle avait pris lâhabitude de vivre avec une silhouette en uniforme noir qui la suivait comme son ombre. Pourtant, depuis un mois, elle se surprenait Ă songer Ă lâun dâeux avant mĂȘme dâavoir quittĂ© sa chemise de nuit, et cela lâagaçait un peu.
Neet avait Ă©tĂ© affectĂ© Ă sa garde personnelle au dĂ©but de lâautomne. Il Ă©tait grand, la peau marron clair, les cheveux sombres nouĂ©s en une queue basse dâoĂč ne sâĂ©chappait jamais la moindre mĂšche, et il se tenait toujours trois pas derriĂšre elle â ni deux ni quatre â comme si quelquâun avait gravĂ© la distance rĂ©glementaire dans le marbre et quâil lâavait apprise par cĆur. Il ne parlait jamais le premier. Lorsquâelle lui posait une question, il y rĂ©pondait avec exactitude, par la formule que le protocole prĂ©voyait, puis il se taisait Ă nouveau. La conversation mourait lĂ , faute dâavoir quelquâun pour la poursuivre.
Astea avait eu des gardes bavards, des maladroits, et mĂȘme un qui sifflotait dans les couloirs jusquâĂ ce que son commandant en soit averti. Elle nâen avait jamais eu un qui la mette aussi mal Ă lâaise en se contentant dâĂȘtre irrĂ©prochable.
Au dĂ©but, elle avait trouvĂ© cela reposant. Puis elle avait commencĂ© Ă tendre des perches, de petites questions sur le temps, sur les jardins, sur la fĂȘte qui approchait. Chaque fois, il rĂ©pondait de maniĂšre polie, et complĂštement vide. Il y avait quelque chose de vexant Ă nâobtenir dâun homme que des « Oui, Votre Altesse » et des « Comme il vous plaira, Votre Altesse », quand on savait quâil Ă©tait capable de davantage. Elle lâavait entendu rire, une fois, dans la cour dâentraĂźnement.
Ce matin-lĂ , il lâattendait devant la porte de ses appartements, comme chaque jour, et il sâinclina lorsquâelle sortit.
â Bonjour, Neet.
â Bonjour, Votre Altesse.
â Il fait beau, aujourdâhui.
â En effet, Votre Altesse.
Elle sâarrĂȘta au milieu du couloir et elle se retourna pour le regarder, une main sur la hanche.
â Vous savez, vous avez le droit de dire autre chose que « en effet ». Vous me servez cela Ă chaque fois que nous parlons.
Il soutint son regard un instant, puis il baissa les yeux vers le tapis.
â Le temps est magnifique pour la saison, Votre Altesse.
Astea se mordit lâintĂ©rieur de la joue pour ne pas sourire, car elle nâavait aucune idĂ©e sâil plaisantait ou sâil avait simplement obĂ©i. Elle reprit sa marche vers le bureau oĂč lâattendait son courrier, et Neet se tint exactement comme dâhabitude ; Ă trois pas derriĂšre elle.
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Elle passa la matinĂ©e avec sa correspondance. Il y avait les missives des intendants des domaines, qui rĂ©clamaient des graines pour les semis de printemps, celles des prĂȘtres du temple de la Grande Pivoine, qui voulaient savoir si elle viendrait pour la bĂ©nĂ©diction des rĂ©coltes tardives, et une lettre de la Cour du Lys, si parfumĂ©e de flatteries quâAstea dut la lire deux fois pour en comprendre ne serait ce que le sens. Elle rĂ©pondit Ă tout, elle signa et elle cacheta Ă la cire rose. Pendant tout ce temps, Neet resta debout prĂšs de la porte, immobile, sans jamais sâasseoir sur la chaise quâelle lui avait pourtant dĂ©signĂ©e Ă son arrivĂ©e.
Ă midi, les gardes changĂšrent. Astea entendit le bruit des bottes dans le couloir, puis une voix dâhomme quâelle connaissait bien. CâĂ©tait celle de Lyam, pour qui la discrĂ©tion nâĂ©tait pas une qualitĂ© de soldat royal. Elle posa sa plume et elle tendit lâoreille, sans aucune honte, car il Ă©tait rare que le palais lui offre une distraction avant le dĂ©jeuner.
â Te voilĂ , toi ! Kael mâa chargĂ© de te dire quâil a mis la main sur une bouteille, alors tu as intĂ©rĂȘt Ă ne pas traĂźner ce soir. On ne fĂȘte pas ses vingt-huit ans tous les jours.
Il y eut un silence, puis la voix de Neet, plus basse et plus sĂšche quâAstea ne lâavait jamais entendue, rĂ©sonna Ă lâextĂ©rieur.
â Lyam. Tu es de service.
â Je sais bien que je suis de service, câest juste queâŠ
â Plus tard, sâil te plaĂźt.
La porte du bureau Ă©tait entrouverte, et Astea vit Lyam jeter un coup dâĆil dans la piĂšce, apercevoir la princesse Ă son secrĂ©taire, et devenir aussi rouge que les accents bordeaux de son uniforme, ce qui jurait avec ses cheveux roux. Il se redressa, salua avec une raideur exagĂ©rĂ©e, et il alla prendre son poste Ă lâautre bout du couloir sans un mot de plus. Neet, lui, retrouva sa place. Il fixait un point du mur, la mĂąchoire serrĂ©e, et Astea comprit quâil Ă©tait furieux. Cette colĂšre ne visait pas Lyam autant que lui-mĂȘme, pour avoir laissĂ© une chose si personnelle tomber dans lâoreille dâAstea.
Elle reprit sa plume et elle fit semblant de nâavoir rien entendu. Il lui en saurait sans doute grĂ©, songea-t-elle, et il nây avait aucune raison de lâembarrasser davantage.
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AprĂšs le dĂ©jeuner, elle se rĂ©fugia dans la bibliothĂšque royale, une salle circulaire dont le plafond voĂ»tĂ© portait les fresques des six Grandes Fleurs de Floralis. Elle avait prĂ©vu de travailler sur les registres des semences, mais elle sâaperçut au bout dâune heure quâelle avait lu trois fois la mĂȘme page sans en retenir une phrase. Neet se tenait prĂšs de lâentrĂ©e, entre deux rayonnages, et elle ne pouvait pas sâempĂȘcher de lever les yeux vers lui.
CâĂ©tait son anniversaire.
Il avait passĂ© la matinĂ©e debout prĂšs dâune porte Ă lâobserver cacheter des lettres, et il passerait lâaprĂšs-midi debout prĂšs dâune autre porte Ă la regarder ĂȘtre penchĂ©e sur un livre. Personne au palais ne lui en dirait un mot, parce que personne au palais ne connaissait rien de lui, Ă commencer par elle. Astea se rendit compte avec un peu de honte quâelle ignorait tout de lâhomme qui la suivait du matin au soir. Ătait-il originaire des Pivoines ? Avaot-il de la famille ailleurs que dans les baraquements ? Quel Ă©tait son repas favoris ? Que faisait-il de ses soirĂ©es, quand il nâĂ©tait pas de garde ? Elle savait quâil avait un frĂšre, Kael, parce quâelle lâavait vu sâentraĂźner dans la cour, et câĂ©tait Ă peu prĂšs tout.
Elle aurait aimĂ© marquer ce jour si spĂ©cial pour lui. LâidĂ©e lui vint trĂšs simplement, et elle se heurta aussitĂŽt Ă toutes les raisons de ne pas le faire.
Un cadeau, dâabord, Ă©tait impossible. Une princesse nâoffrait rien Ă un soldat, ou alors elle le faisait en public, au nom de la couronne, pour rĂ©compenser un acte de bravoure. Neet nâavait rien rĂ©alisĂ© de plus courageux, ce mois-ci, que de la suivre dans les couloirs. Le moindre prĂ©sent passerait de main en main dans les baraquements avant la tombĂ©e de la nuit, et il remonterait jusquâĂ son pĂšre avant le lendemain matin. Elle pensa ensuite Ă une fleur, puisquâelle en Ă©tait la Gardienne, et elle Ă©carta lâidĂ©e presque aussitĂŽt. Ses pivoines, elle les donnait Ă ceux qui en avaient besoin, aux malades, aux blessĂ©s. Une fleur offerte sans raison Ă un homme en bonne santĂ© sous-entendrait quelque chose. Elle ne souhaitait pas que Neet sâinterroge sur ce don, ou quâon lui pose des questions indiscrĂštes.
Astea referma le registre des semences et elle croisa les mains dessus. Depuis lâĂąge de dix ans, elle avait toujours rĂ©ussi Ă trouver comment obtenir ce quâelle voulait sans que son pĂšre le remarque, et elle se sentit un peu ridicule de rester sĂšche devant quelque chose dâaussi petit quâun anniversaire. Elle passa le reste de lâaprĂšs-midi Ă retourner le sujet dans tous les sens, entre deux pages quâelle ne lisait pas, et chaque idĂ©e qui lui venait finissait par rejoindre les autres. Lorsquâelle quitta la bibliothĂšque, le problĂšme nâĂ©tait pas rĂ©solu, et elle avait le sentiment agaçant dâavoir perdu une journĂ©e entiĂšre.
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Elle voulut marcher dans les jardins du palais avant que la lumiĂšre ne tombe, en espĂ©rant que lâair frais lui donnerait enfin une idĂ©e. Lâautomne avait dĂ©jĂ roussi les feuilles des tilleuls, et le chemin de galets Ă©tait couvert de feuilles mortes qui crissaient sous ses pas. Les rosiers grimpants nâavaient plus que quelques fleurs, tardives et un peu fanĂ©es, quâelle aurait pu ranimer dâun geste et quâelle laissa telles quelles, parce quâil fallait bien que les saisons passent.
Elle ralentit jusquâĂ ce que Neet finisse par se retrouver presque Ă sa hauteur, ce qui sembla le contrarier profondĂ©ment.
â Je peux vous poser une question, Neet ?
â Bien sĂ»r, Votre Altesse.
â Je vous prĂ©viens tout de suite, câest une vraie question.
Il hésita, et elle vit sa main se crisper un instant sur la boucle de son ceinturon.
â Je ferai de mon mieux pour y rĂ©pondre, Votre Altesse.
â Quel Ăąge avez-vous ?
Il savait quâelle avait entendu Lyam, songea Astea, et quâelle connaissait la rĂ©ponse. Il devait se demander pourquoi elle tenait Ă ce que ça soit lui qui la lui donne. Elle-mĂȘme nâaurait pas Ă©tĂ© capable de lâexpliquer.
â Vingt-huit ans, Votre Altesse. Depuis ce matin.
â Comme moi.
Il resta silencieux, et elle poursuivit, parce que câĂ©tait la premiĂšre fois que sa rĂ©plique ne portait aucune trace de protocole. Elle nâavait pas lâintention de sâarrĂȘter en si bon chemin.
â Vous avez grandi Ă Peonia ?
â Oui, Votre Altesse. Mon pĂšre Ă©tait un garde royal, lui aussi. Nous vivions en bas de la colline, prĂšs de la porte principale.
â Alors, nous avons sans doute fait un bout de notre scolaritĂ© ensemble. Les enfants des gardes royaux sont autorisĂ©s dans lâĂ©cole du palais, et ils se mĂȘlent avec ceux des courtisans.
â Sans doute, Votre Altesse.
Astea fouilla sa mĂ©moire, par curiositĂ© plus que par espoir, et elle nây trouva presque rien. Elle se rappelait dâune salle de classe aux fenĂȘtres hautes, dâune odeur de craie et dâencre, dâune institutrice dont elle avait oubliĂ© le nom. Elle se souvenait de la reine venant la chercher Ă la porte, certains jours, et sa gorge se noua Ă lâĂ©vocation, mĂȘme silencieuse, de sa mĂšre. Ensuite, tout se brouillait. Il y avait eu la maladie, puis lâenterrement, puis la prĂ©sentation devant la Grande Pivoine, Dame Mirielle, les leçons, son premier voyage avec elle, les temples et les sanctuaires. Son enfance sâĂ©tait effacĂ©e comme un dessin sous la pluie. Elle ne gardait aucun souvenir de ses Ă©ventuels camarades, et encore moins dâun petit garçon aux cheveux sombres qui aurait pu sâasseoir quelque part dans la mĂȘme piĂšce quâelle.
â Je ne me souviens pas de grand-chose, de cette Ă©poque, dit-elle enfin. Je suis dĂ©solĂ©e.
â Il nây a pas de quoi vous excuser, Votre Altesse.
Il avait rĂ©pondu trĂšs vite, dâune voix plus douce quâĂ lâordinaire, et Astea tourna la tĂȘte vers lui. Il regardait droit devant lui, vers le bout de lâallĂ©e, et son visage ne laissait rien paraĂźtre. Elle eut pourtant lâimpression fugace dâavoir touchĂ© quelque chose.
â Et vous ? lâinterrogea-t-elle. Vous vous souvenez de moi, Ă lâĂ©cole ?
Il marqua une seconde dâhĂ©sitation, si courte quâelle se demanda ensuite si elle ne lâavait pas imaginĂ©e.
â Tout le monde savait qui vous Ă©tiez, Votre Altesse. Vous ĂȘtes plutĂŽt⊠reconnaissable.
CâĂ©tait une pirouette habile qui ne rĂ©pondait pas. Astea se dit quâil apprenait vite les us et coutumes de la cour, et elle ne sut pas si elle devait sâen rĂ©jouir.
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Le dĂźner fut long, comme toujours. Le roi Edren parla des rĂ©coltes, du prix du grain et dâun ambassadeur du Sultanat quâil faudrait recevoir au printemps, peu avant lâĂquinoxe. Il ne demanda pas Ă Astea comment sâĂ©tait passĂ©e sa journĂ©e, ce qui lâarrangea. Eloria, assise en face dâelle, racontait Ă qui voulait lâentendre une leçon de musique catastrophique, et elle arrachait parfois un sourire Ă leur pĂšre, ce qui Ă©tait dĂ©jĂ un exploit.
Au dessert, les serviteurs apportĂšrent un gĂąteau aux poires et au miel, la spĂ©cialitĂ© des cuisines Ă cette saison, encore tiĂšde et nappĂ© dâun sirop dorĂ©. Astea le regarda arriver et une idĂ©e lui traversa soudainement lâesprit. Elle faillit rire tant la rĂ©ponse Ă©tait simple, aprĂšs une journĂ©e entiĂšre Ă la chercher : un bout de gĂąteau Ă©tait le cadeau idĂ©al, et il ne ferait pas jaser pendant des jours et des jours. Elle attendit que son pĂšre se tourne vers son intendant pour lui parler de lâambassade. Ensuite, elle tira un morceau de tissu de sa manche, et elle y enveloppa sa part avec toute la discrĂ©tion dont elle Ă©tait capable. Le mouchoir Ă©tait en lin fin, brodĂ© dans un coin de ses armoiries â une pivoine sous une couronne. Elle se dit quâelle aurait dĂ» en prendre un moins ornĂ©, mais il Ă©tait trop tard pour y penser. Lorsquâelle releva les yeux, Eloria lâobservait par-dessus sa coupe, les sourcils levĂ©s. Astea lui adressa un regard qui promettait de tout lui expliquer dans la soirĂ©e. Sa sĆur, qui Ă©tait une alliĂ©e prĂ©cieuse, retourna Ă sa leçon de musique comme si de rien nâĂ©tait.
Neet lâattendait Ă lâentrĂ©e de la salle Ă manger. Il la raccompagna jusquâĂ ses appartements, Ă trois pas derriĂšre elle, et elle sentit le petit paquet tiĂšde contre sa paume pendant toute la traversĂ©e des couloirs. Devant sa porte, le garde de faction qui prenait la relĂšve Ă©tait dĂ©jĂ en place. CâĂ©tait un homme dâĂąge mĂ»r quâelle connaissait de vue, et il la salua Ă leur arrivĂ©e.
â Bonne nuit, Votre Altesse, dit Neet, en sâinclinant comme chaque soir. Je reprendrai mon service demain Ă lâaube.
Elle avait eu tout le chemin pour changer dâavis, et elle ne lâavait pas fait. Elle lui tendit le mouchoir pliĂ©.
â Câest du gĂąteau aux poires. Je suis dĂ©solĂ©e, je nâai pas eu le temps de trouver mieux.
Neet regarda le paquet sans lâattraper, comme sâil risquait de le brĂ»ler. Le garde de faction, Ă cĂŽtĂ© dâeux, sâabsorbait dans la contemplation du plafond avec un zĂšle remarquable.
â Votre Altesse, je ne peux pasâŠ
â Vous pouvez trĂšs bien. Si vous nâen voulez pas, je le mangerai moi-mĂȘme. Ce sera une grande perte pour vous, parce quâil est dĂ©licieux.
Elle crut un instant quâil allait refuser. Puis il tendit la main, il prit le mouchoir avec une prĂ©caution quâon rĂ©serve dâordinaire aux objets prĂ©cieux, et il sâinclina, plus bas que ne lâexigeait le protocole.
â Merci, Votre Altesse.
â Bon anniversaire, Neet.
Elle entra dans sa chambre et elle referma la porte sans attendre sa rĂ©ponse, parce quâelle sentait ses joues chauffer et quâelle nâavait aucune envie quâil le voie. Une fois seule, elle sâadossa au battant et elle resta lĂ un long moment, Ă se demander si elle avait franchi une ligne interdite. Elle nâavait offert quâune part de gĂąteau Ă un garde le jour de son anniversaire, se rĂ©pĂ©ta-t-elle. Il nây avait rien lĂ -dedans que son pĂšre aurait pu lui reprocher.
Câest seulement en se dĂ©shabillant, plus tard, quâelle se rendit compte quâelle lui avait laissĂ© son mouchoir, avec ses armoiries brodĂ©es dans le coin, et quâil faudrait bien quâil le lui rende.
Partie II
Neet
Les jardins du palais Ă©taient dĂ©serts Ă cette heure-lĂ . Neet les traversa par le chemin le plus long, celui qui longeait les rosiers grimpants et le bassin, parce quâil nâĂ©tait pas pressĂ© dâarriver Ă lâaile rĂ©servĂ©e aux gardes et quâil avait besoin de remettre de lâordre dans ses pensĂ©es avant dâaffronter les autres. Il tenait le mouchoir Ă deux mains, devant lui, comme sâil sâagissait dâun oiseau tombĂ© du nid, et il se trouvait ridicule.
Il avait quittĂ© son service comme chaque soir, devant la porte des appartements dâAstea, et rien nâannonçait que cette journĂ©e se terminerait diffĂ©remment de dâhabitude. Il avait prĂ©vu de rejoindre Kael aux baraquements, de boire un verre de la bouteille dont Lyam avait parlĂ© si fort dans le couloir. Il nâavait pas prĂ©vu, en revanche, de repartir avec une part de gĂąteau dĂ©robĂ©e Ă la table du roi.
Il aurait dĂ» en ĂȘtre reconnaissant, et il lâĂ©tait, mais il se sentait surtout mortifiĂ©. Il avait passĂ© un mois Ă se montrer irrĂ©prochable, Ă tenir sa place, Ă ne jamais rien laisser paraĂźtre, et il avait suffi que Lyam ouvre sa grande bouche pour que la princesse le prenne en pitiĂ©. Il se promit dâavoir une explication avec lui dĂšs quâil le croiserait. Puis, il se dit que ce nâĂ©tait pas la faute de Lyam et quâil Ă©tait ainsi et que toutes les remontrances du monde ne pourraient pas le changer.
Et puis il y avait eu la question, dans les jardins.
Neet ralentit prĂšs du bassin. Il savait depuis le premier jour quâelle ne se souvenait pas de lui, et il ne sâen Ă©tait jamais Ă©tonnĂ©. Il Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sent lâannĂ©e oĂč la reine Ă©tait morte. Il avait vu la petite fille aux cheveux roses revenir en classe aprĂšs lâenterrement, plus pĂąle et plus silencieuse, et partir quelques mois plus tard avec une escorte de gardes, pour ne plus jamais se prĂ©senter sur les bancs de lâĂ©cole. Il avait toujours trouvĂ© normal quâelle ait oubliĂ©. Mais il ne sâattendait pas Ă ce quâelle le lui pose une question personnelle, et il ne sâattendait pas non plus Ă ce quâelle sâen excuse. Il avait rĂ©pondu trop vite, dâune voix qui lâavait trahi. Il avait ensuite utilisĂ© sa pirouette pour ne pas avoir Ă lui mentir. Il dĂ©testait cela.
Tout le monde savait qui vous Ă©tiez, vous ĂȘtes trĂšs reconnaissable avec vos cheveux roses. CâĂ©tait vrai. Mais lui, il se souvenait du jour de la rentrĂ©e, de la petite fille qui sâĂ©tait assise Ă cĂŽtĂ© de lui parce que câĂ©tait la seule place libre, et de la pivoine quâelle avait fait pousser entre ses doigts pour soigner son genou Ă©corchĂ©. Il se rapellait de tout, et il nâavait pas lâintention de le lui dire, ni ce soir ni plus jamais.
Il reprit sa marche. Juste devant les baraquements, il dĂ©cida quâil glisserait le mouchoir dans son coffre dĂšs son arrivĂ©e, sous ses chemises de rechange, avant que quiconque ait le temps de le voir. Il mangerait le gĂąteau plus tard, et personne â mis Ă part Kael, avec qui il partageait la piĂšce â nâen saurait rien.
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Les baraquements de la garde royale occupaient une aile basse, au fond de la cour dâentraĂźnement. On y entrait par la salle commune. Un grand poĂȘle de fonte se trouvait au milieu de la piĂšce, accompagnĂ©e par une longue table couverte dâentailles et de bancs. Des capes sĂ©chaient sur une corde tendue entre deux poutres. Au fond, un couloir menait Ă la partie rĂ©servĂ©e Ă la nuit, des dortoirs pour la plupart, et quelques chambres plus petites pour les soldats dont le poste exigeait dâĂȘtre reposĂ©s et disponibles Ă toute heure. Depuis quâil avait Ă©tĂ© affectĂ© Ă la princesse, Neet en partageait une avec Kael, parce quâils Ă©taient frĂšres et quâon nâavait pas jugĂ© utile de les sĂ©parer. CâĂ©tait un privilĂšge dont il mesurait chaque soir la valeur, et ce soir plus que jamais, car il nây avait quâune piĂšce Ă traverser avant dâĂȘtre Ă lâabri. Il sây sentit pourtant aussi exposĂ© quâau milieu de la salle du trĂŽne.
Le plan Ă©choua dĂšs la porte. Il avait Ă peine franchi le seuil quâune clameur sâĂ©leva de la table, oĂč une demi-douzaine de gardes sâĂ©taient installĂ©s autour dâune bouteille de vin, dâun pain de campagne et dâun fromage dont lâodeur emplissait dĂ©jĂ tout lâespace. Kael se leva le premier, un large sourire aux lĂšvres, et Neet aperçut derriĂšre lui Lyam, qui avait terminĂ© son service et qui lui adressa un petit geste dâexcuse, et Mira, qui battait un jeu de cartes avec une solennitĂ© digne dâune prĂȘtresse des Pivoines.
â Le voilĂ ! sâĂ©cria Kael. Je commençais Ă croire que la princesse tâavait enfermĂ© dans un placard.
â Jâai pris par les jardins, rĂ©pondit Neet, en se dirigeant vers le couloir des chambres avec toute la nonchalance dont il Ă©tait capable.
â Tu as fait un dĂ©tour par les jardins, alors quâune bouteille tâattend et que câest ton anniversaire ? dĂ©clara Mira en posant ses cartes. Il faudra quâon reparle de tes prioritĂ©s.
â Laisse-le, dit Lyam. Il a bien le droit dâaimer les rosiers.
â Je sais trĂšs bien que Neet prĂ©fĂšre les pivoines.
Il ne releva pas cette pique lancĂ©e Ă son encontre, et il dĂ©cida de profiter de lâĂ©change pour contourner la table. Il avait presque atteint lâentrĂ©e du couloir lorsquâune main passa par-dessus son Ă©paule et lui prit le mouchoir avec une adresse de pickpocket. Il se retourna dâun bond. Lyam tenait le petit paquet devant lui, Ă la lumiĂšre du poĂȘle, et lâĂ©tudiait avec un intĂ©rĂȘt extrĂȘme.
â Quâest-ce que câest que ça ?
â Rends-le-moi.
â Câest un bien bel emballage que tu as lĂ , mon ami. Il est brodĂ©, non ? Et quâest-ce quâil contient ? On dirait que ça sent⊠la poire ?
Lyam dĂ©plia un coin de tissu, et Neet vit le moment exact oĂč il reconnut les armoiries, parce que ses sourcils sâĂ©levĂšrent jusquâĂ la racine de ses cheveux roux. Il y eut un silence, puis toute la table se pencha en avant dâun mĂȘme mouvement.
â Une pivoine sous une couronne, annonça Lyam, dâune voix de hĂ©raut. Mesdames et messieurs, notre ami Neet est rentrĂ© avec le mouchoir de la princesse.
La clameur qui suivit fut pire que la premiĂšre. Neet sentit le sang lui monter au visage, si vite quâil eut lâimpression que tout le monde dans la salle allait immĂ©diatement le remarquer. Il serra les dents pour que le rouge sâestompe, sans le moindre succĂšs. Il tendit la main vers le mouchoir, et Lyam le fit passer Ă Mira, qui le transmis Ă un autre garde, qui le leva au-dessus de sa tĂȘte comme un trophĂ©e.
â Rendez-le-moi, rĂ©pĂ©ta Neet. Il y a du gĂąteau dedans.
â Du gĂąteau ! Elle tâa donnĂ© du gĂąteau ! Petit chanceux !
â Son Altesse, dit Neet, en articulant chaque mot comme sâil faisait un rapport au commandant, a appris par hasard que câĂ©tait aujourdâhui mon anniversaire. Elle a eu la bontĂ© de mâoffrir une part de son dessert. Câest un geste de courtoisie envers son garde personnel, rien de plus.
Il y eut un bref silence, et Neet eut le temps dâespĂ©rer que son explication avait portĂ©. Puis Lyam Ă©clata de rire, et tous les autres avec lui.
â Cela fait six ans que je suis dans la garde et jamais, oh grand jamais, et je le jure sur la Pivoine, Son Altesse ne mâa donnĂ© quelque chose. MĂȘme si quelquâun sâamusait Ă hurler dans tout le palais que câĂ©tait mon anniversaire. La seule chose que je reçois, ce sont ses ordres, rĂ©pliqua Lyam, les larmes aux yeux.
â Câest parce que tu parles trop, dit Neet.
â Câest vrai, reconnut-il sans se vexer le moins du monde. Ăa pourrait lâĂȘtre encore plus si tu nâĂ©tais pas aussi rouge que la Grande Rose.
â Je ne rougis pas. Il fait chaud, prĂšs du poĂȘle. De plus, comment connais-tu la couleur de la Grande Rose ? DâaprĂšs ce que je sais de toi, tu ne lâas jamais vue en vrai.
â Nâessaie pas de changer de sujet. Tu es Ă dix pas du poĂȘle, et ton frĂšre et toi, vous vous vantez souvent quâavec votre sang de tournesol, vous rĂ©sistez bien mieux Ă la chaleur que nous autres les pivoines fragiles.
Le mouchoir revint dans les mains de Mira, qui en souleva un coin pour examiner le gĂąteau dâun Ćil gourmand. Elle nâaffichait que trĂšs rarement une expression faciale aussi lisible, sauf quand il Ă©tait question de pĂątisseries.
â On le partage ? Il y a de quoi faire six parts, si on coupe bien.
â Non.
Neet avait rĂ©pondu plus fort quâil ne lâaurait voulu, et le mot tomba au milieu de la salle comme une chape de plomb. Mira le dĂ©visagea, tenant toujours sa tĂȘte, et un sourire discret se dessina sur son visage. Il signifiait quâelle avait appris quelque chose de bien plus intĂ©ressant que ce gĂąteau, qui avait une petite rĂ©putation au sein des domestiques du chĂąteau. Neet comprit trop tard quâil venait de se trahir davantage quâavec toutes ses rougeurs rĂ©unies, et il eut envie de disparaĂźtre au fond de sa chambre pour ne plus en sortir.
Câest Ă ce moment-lĂ que Kael intervint. Il prit le mouchoir des mains de Mira avec naturel, le rendit Ă Neet sans un commentaire, et il attrapa la bouteille de vin pour remplir les gobelets alignĂ©s sur la table.
â Ăa suffit, vous autres. On nâest pas lĂ pour lui voler son dessert, mais pour boire Ă sa santĂ©, et ce vin mâa coĂ»tĂ© une semaine de solde. Lyam, distribue, et tĂąche de ne pas tricher, pour une fois.
â Je ne triche jamais.
â Tu le fais Ă chaque partie, dit Mira.
â Je compte les cartes. Ce nâest pas la mĂȘme chose.
La conversation repartit sur la question de savoir si compter les cartes relevait de la tricherie, et Neet en profita pour gagner sa chambre. Il glissa le mouchoir dans son coffre, sous ses chemises, il referma le couvercle, et cette fois, personne ne vint le lui arracher des mains. Lorsquâil revint dans la salle commune, Kael lui tendait un gobelet. Il le prit, et ils trinquĂšrent ensemble. Kael ne lâinterrogea pas. Il nâen avait pas besoin. Il y avait dans ses yeux une expression que Neet connaissait bien, mi-amusĂ©e, mi-inquiĂšte, la mĂȘme quâil avait dĂ©jĂ quand ils Ă©taient enfants et que Neet rentrait de lâĂ©cole en ne parlant que de la princesse.
â Bon anniversaire, petit frĂšre, dit seulement Kael, en lui tapant sur lâĂ©paule.
â Merci.
â La prochaine fois, soit un peu plus discret.
Neet ne rĂ©pondit pas, mais il but une longue gorgĂ©e de vin pour se donner une contenance. Il alla ensuite sâasseoir Ă la table, entre Mira et un autre garde, pour perdre trois parties de cartes dâaffilĂ©e contre un Lyam qui â il le jurait sur la Pivoine â ne trichait jamais.
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La salle commune ne se vida que tard dans la nuit. Lorsque les deux frĂšres regagnĂšrent enfin leur chambre, Kael se laissa tomber sur son lit comme une masse. Il sâendormit presque aussitĂŽt, sans faire le moindre commentaire. Neet attendit ses ronflements habituels, et il dirigea vers son coffre. Il prit le mouchoir, alluma la lanterne posĂ©e sur la table, et il sâassit sur sa couverture, le dos contre le mur.
Le gĂąteau avait refroidi, et le sirop avait imbibĂ© le lin dâune tache dorĂ©e qui ne partirait pas toute seule. Il dĂ©plia le tissu avec prĂ©caution, et il mangea la pĂątisserie aux poires bouchĂ©e par bouchĂ©e, lentement, en essayant de ne pas faire de miettes. Il Ă©tait aussi bon quâelle lâavait dit. Il pensa quâelle avait dĂ» le subtiliser de sa propre assiette au milieu du dĂźner. Il se demanda comment elle sây Ă©tait prise, et il eut presque envie de rire en lâimaginant faire cela avec le mĂȘme sĂ©rieux que lorsquâelle cachetait ses lettres.
Lorsquâil eut terminĂ©, il resta un long moment Ă contempler le mouchoir dans la lumiĂšre de la lanterne. Le lin Ă©tait fin, bien plus que tout ce quâil possĂ©dait, et la pivoine brodĂ©e dans le coin avait Ă©tĂ© travaillĂ©e au fil de soie, pĂ©tale par pĂ©tale, avec une couronne dâor au-dessus. Il fallait quâil lui rende. Il ne pouvait pas garder une chose pareille dans son coffre. Mais il nâĂ©tait pas convenable de lui redonner avec une tĂąche de sirop dessus.
Il prit tout ce quâil restait de son cadeau et il sortit dans la cour, pieds nus sur les pavĂ©s froids, jusquâĂ la pompe prĂšs de lâabreuvoir. Lâeau Ă©tait glacĂ©e. Il frictionna la tache entre ses doigts avec le morceau de savon de Kael et il rinça. Il frotta encore, jusquâĂ ce que le lin redevienne blanc et que ses mains soient rouges de froid. Quand il rentra, il ranima les braises, il Ă©tendit le mouchoir sur le dossier de la chaise, devant la cheminĂ©e, lĂ oĂč la chaleur le sĂ©cherait avant lâaube. Puis, il retourna sâasseoir dans son lit.
Demain, il le redonnerait Ă la princesse. Il le plierait proprement, il le glisserait dans sa veste, et il le lui tendrait devant sa porte, avant quâelle ait le temps de le saluer. Pour une fois, il allait faire le premier pas. Pendant un mois, il avait toujours attendu quâelle ouvre la bouche avant lui, il lui avait rĂ©pondu avec des formules toutes faites, guidĂ© par sa peur. Il craignait de dire quelque chose quâil ne fallait, et quâelle devine la rĂ©alitĂ© de son cĆur. Il nâavait pas Ă©tĂ© assez vigilant durant la fĂȘte des RĂ©coltes, et cela ne devait pas se reproduire. Surtout si, dans quelques mois, il Ă©tait sĂ©lectionnĂ© pour lâaccompagner pour son premier voyage de lâĂquinoxe comme Gardienne. Il devait dĂ©sormais dĂ©cider quels seraient les mots quâil prononcerait pour la remercier, sans en faire trop. Il y rĂ©flĂ©chirait demain, en chemin vers ses appartements.
Neet souffla la lanterne et il sâallongea sous sa couverture. Le mouchoir sĂ©chait devant la cheminĂ©e, Ă quelques pas de lui, et il le regarda jusquâĂ ce que le sommeil le prenne.
â Fin â
Merci dâavoir lu cette nouvelle đ
Neet et Astea vous attendent dans le roman
Cette nouvelle se dĂ©roule avant le tome 1 de La Princesse Fae. Si vous avez aimĂ© les dĂ©couvrir ici, vous pouvez poursuivre lâhistoire et entrer dans le royaume des Pivoines.
Lire un extrait du roman Rencontrer les personnages Explorer Floralis