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La Fête des Récoltes

Peonia sent le pain chaud et les pommes tièdes. Entre les stands de la fête et un secret partagé, Astea et Neet apprennent, pas à pas, à se regarder autrement. 🍂

✦ ✦ ✦

Partie I

Astea

Le palais sentait le pain chaud depuis trois jours déjà. Astea l'avait remarquée dès le premier matin, cette odeur tiède et sucrée qui montait des cuisines et se faufilait jusque dans les couloirs de marbre blanc veiné de rose. Chaque année, à la même période, Peonia tout entière semblait se transformer en un immense four à pain, et chaque année, Astea se surprenait à sourire en l'inspirant.

La Fête des Récoltes n'était pas la plus grandiose des célébrations du Royaume des Pivoines — ce privilège revenait à l'Équinoxe ou à la Fête des Fleurs, en plein été — mais c'était de loin celle qu'Astea préférait. Peut-être parce qu'elle n'appartenait pas uniquement à la noblesse. Peut-être parce qu'elle sentait le raisin écrasé et la cannelle plutôt que l'encens et le protocole.

— Vous allez abîmer cette robe si vous continuez à vous pencher par la fenêtre de cette façon, Votre Altesse.

Astea ne se retourna pas tout de suite. Elle connaissait cette voix grave et posée mieux qu'elle ne voulait bien l'admettre, pour quelqu'un qu'elle côtoyait depuis si peu de temps.

— Je ne me penche pas. Je regarde.

— Vous regardez en vous penchant.

Elle tourna enfin la tête et trouva Neet là où il devait désormais se tenir : à trois pas derrière elle, dans l'ombre discrète de l'embrasure, les mains croisées dans le dos, la posture aussi droite qu'une colonne du temple de la Grande Pivoine. Cela faisait à peine une semaine qu'il avait été affecté à sa garde personnelle, et Astea avait déjà remarqué cette manie qu'il avait de se tenir toujours légèrement en retrait, comme s'il craignait d'occuper trop de place.

— Vous êtes bien formel, pour quelqu'un qui doit me suivre partout pendant encore… probablement les cinquante prochaines années.

Le visage de Neet bougea à peine. Ce n'était pas un sourire — il n'en avait encore jamais offert en sa présence — mais un infime relâchement au coin de la bouche, aussitôt réprimé.

— Mon commandant m'a dit que la formalité était la meilleure façon de ne pas s'attirer d'ennuis avec vous.

— Votre commandant exagère toujours. Je crois qu'il ne m'apprécie guère.

— Il m'a aussi raconté que vous aviez fait pleurer votre précédent garde.

Astea porta la main à sa poitrine, feignant l'indignation.

— Dagan n'a pas pleuré. Il a eu les yeux humides parce que je l'ai convaincu de goûter aux piments de Solara sans le prévenir de ce qui l'attendait.

— Cela ressemble beaucoup à une description de pleurs, Votre Altesse.

Cette fois, Astea rit franchement, et elle remarqua — elle en était presque sûre — l'ombre d'un vrai sourire traverser le visage de Neet. Mais le protocole reprit bien trop vite le dessus, et il le rangea précieusement derrière son air tendu et toujours en alerte.

Elle se détourna de la fenêtre, laissant la brise d'automne cesser de jouer avec les mèches roses échappées de sa coiffure, et s'avança vers lui.

— Puisque vous êtes si attaché au protocole, dites-moi : quel est la marche à suivre pour un garde personnel, le jour de la Fête des Récoltes ?

— Rester près de vous. Observer. Ne pas vous laisser vous approcher des stands de vin épicé après le troisième verre.

— Vous ne me connaissez que depuis une semaine et vous savez déjà cela ?

— J'ai des sources.

— Lesquelles ? Avez-vous parlé avec ma petite sœur ?

— Pour le bien desdites sources, je ne révèlerais rien, Votre Altesse.

Astea plissa les yeux, mais elle n'insista pas. Elle devinait, sans en avoir la certitude, qu'il parlait de Lyam — le garde le plus bavard du palais, et probablement le seul qui aurait osé révéler les frasques de la princesse lors de la précédente Fête des Récoltes.

— Bien, dit-elle enfin en lissant sa robe orange, une teinte qu'elle avait choisie spécialement pour l'occasion. Suivez-moi, alors. Et tâchez de ne pas être trop solennel. Nous ne nous rendons pas à un conseil royal.

— Je crains que la solennité ne soit la seule expression dont je dispose, Votre Altesse.

— Nous allons devoir travailler là-dessus.

✦ ✦ ✦

La grande cour du palais avait été transformée.

Des guirlandes de feuilles dorées et de petites lanternes de papier couraient entre les colonnes, et de longues tables croulaient sous les victuailles — tartes aux pommes dorées à point, pains tressés saupoudrés de graines, confitures aux couleurs de rubis, fromages affinés dont l'odeur se mêlait à celle, plus âcre, du vin chaud qui fumait dans de grands chaudrons de cuivre. Des musiciens s'étaient installés près de la fontaine. Quelques couples de nobles tournoyaient sur une mélodie entraînante tandis que les enfants des cuisinières couraient entre les jambes des adultes en riant.

Astea aimait ce moment précis, celui où le protocole s'effilochait un peu, où même les plus hauts dignitaires du royaume acceptaient de rire avec les domestiques et de manger avec les doigts.

— Princesse Astea !

La voix appartenait à Dame Solenne, une vieille noble qu'Astea appréciait sincèrement, en grande partie parce qu'elle était bien trop occupée à critiquer les tenues des autres convives pour s'intéresser à la vie amoureuse inexistante de la princesse héritière.

— Dame Solenne. Vous êtes resplendissante.

— Et vous, toujours aussi charmante, bien que…

Elle jaugea Neet, qui s'était figé à un pas derrière Astea avec l'expression de quelqu'un qui préférerait être n'importe où ailleurs.

— Je vois que vous avez encore changé de garde.

— Dagan a demandé une mutation, annonça Astea d'un air innocent. Je crois qu'il souhaitait un poste moins… stimulant.

— Hm. Pensez-vous que celui-ci tiendra plus longtemps ?

Neet, à la stupéfaction d'Astea, répondit lui-même, avec une politesse si parfaite qu'elle en devenait presque comique :

— Je compte bien essayer, Dame Solenne.

La vieille femme émit un petit rire sec, visiblement amusée, et s'éloigna vers les tables de confiture en marmonnant quelque chose à propos des « jeunes gens d'aujourd'hui ».

— Vous comptez… essayer, dit Astea en se tournant vers lui, les sourcils haussés. Voilà qui n'est guère flatteur pour moi.

— Ce n'est pas vous le problème, Votre Altesse. Ce sont les piments. Bien que ma mère soit originaire de Solara, je ne les supporte pas bien. C'est une grande source d'amusement pour mon frère.

Elle éclata d'un rire clair qui attira quelques regards amusés. Pendant un court instant qu'elle crut avoir rêvé, elle crut déceler une lueur de fierté dans les yeux bruns de Neet.

Mais il détourna le regard presque aussitôt, reprenant cette posture raide et attentive qui semblait être son armure, et Astea n'insista pas. Elle avait appris, en une semaine seulement, que Neet était comme une porte : on pouvait l'entrebâiller, mais la forcer ne menait à rien.

Partie II

Neet

Il avait cru, en obtenant ce poste, que le plus difficile serait de rester éveillé pendant les longues heures de garde nocturne, ou de mémoriser les dizaines de visages de la cour pour repérer la moindre anomalie.

Il n'avait pas anticipé que le plus difficile serait de respirer normalement chaque fois qu'elle riait.

Neet observait la princesse se faufiler entre les tables, saluant chaque noble, chaque marchand, chaque servante avec la même attention sincère, comme si chacune de ces personnes était, à cet instant précis, la seule chose qui comptait au monde. Il la connaissait depuis vingt ans, certes, mais il n'avait jamais réellement connu la femme — simplement la femme, et la silhouette lointaine d'une Gardienne nouvellement découverte. Il ne l'avait jamais observée d'assez près pour remarquer qu'elle inclinait la tête vers la gauche quand elle écoutait vraiment quelqu'un, ou qu'elle avait sur le pouce droit une cicatrice presque invisible.

Une semaine qu'il était son garde personnel, et déjà il avait l'impression d'avoir appris sur elle plus de choses qu'en dix-huit ans de loin.

C'était à la fois un cadeau et une épreuve.

— Vous ne mangez rien, remarqua-t-elle en revenant vers lui, une tartine de confiture de figues à la main.

— Je suis en service, Votre Altesse.

— Vous êtes en service et affamé. Ne niez pas, je le vois à la façon dont vous regardez les tartes aux pommes depuis dix minutes.

Neet sentit ses oreilles chauffer — une réaction qu'il détestait, qu'il n'arrivait jamais à contrôler en sa présence — et il répondit avec toute la dignité qu'il put rassembler :

— Je surveillais la foule, Votre Altesse. Les tartes se trouvaient simplement dans mon champ de vision.

— Bien sûr. Et c'est pour ça que vous avez regardé la même tarte pendant tout ce temps, et pas les six autres à côté.

Il n'avait pas de réponse à cela. Astea, avec un petit sourire triomphant qui aurait dû l'agacer et qui, à la place, lui donna l'envie irrépressible de sourire en retour, saisit une part de tarte sur la table la plus proche et lui tendit.

— Mangez. C'est un ordre.

— Les princesses n'ordonnent pas à leurs gardes de se nourrir.

— Considérez cela comme faisant partie intégrante de vos nouvelles fonctions.

Il prit la part qu'elle lui tendait, principalement parce que refuser aurait nécessité une discussion plus longue que ce qu'il se sentait capable de supporter sans trahir à quel point sa simple proximité le troublait. La tarte était excellente — pomme et cannelle, encore tiède — mais il remarqua à peine le goût, trop occupé à observer, du coin de l'œil, la façon dont Astea léchait un peu de confiture sur son pouce avec une désinvolture qui n'avait rien de princier.

— Vous pensez à quelque chose, dit Astea en l'observant avec une curiosité soudaine. Vous avez ce petit pli entre les sourcils.

— Je n'ai pas de pli entre les sourcils.

— Si. Juste là.

Elle leva la main comme pour le toucher, et Neet recula d'un pas si brusque qu'il faillit heurter un serveur chargé de coupes de vin chaud. Astea cligna des yeux, surprise, et pendant une seconde horrible, Neet crut avoir commis une erreur impardonnable.

— Pardonnez-moi, Votre Altesse, dit-il rapidement. Je… j'ai cru voir un mouvement suspect près des cuisines.

Le mensonge sonnait faux à ses propres oreilles, mais Astea, avec une grâce qu'il ne méritait pas, choisit de ne pas insister.

— Vous êtes décidément très consciencieux, déclara-t-elle, et elle se détourna vers la fontaine où les musiciens venaient d'entamer une nouvelle mélodie, plus lente.

Neet expira longuement, les doigts crispés sur sa part de tarte à moitié écrasée, et il se promit, pour la centième fois cette semaine, de mieux se contrôler.

Partie III

Astea

L'après-midi se déroula dans un tourbillon de couleurs et de rires.

Astea dansa avec plusieurs nobles — par obligation plus que par envie. Elle y trouva tout de même un certain plaisir, surtout lorsque le tout jeune Lord Tavish lui marcha sur le pied pour la troisième fois et s'excusa avec une telle panique qu'elle dut se mordre la joue pour ne pas rire. Elle goûta à tous les plats, discuta avec les marchands venus de Bellerive pour l'occasion, écouta les doléances polies de quelques fermiers inquiets pour leurs récoltes de l'année suivante, et, tout au long de la journée, sentit la présence constante de Neet derrière elle comme une ombre fidèle et silencieuse.

Elle avait remarqué, bien sûr, la façon dont il avait reculé plus tôt. La façon dont ses oreilles avaient rougi. Elle n'était pas naïve — elle savait reconnaître la nervosité, la gêne ou l'inconfort. Mais chez Neet, cela semblait différent. Plus profond.

Elle n'y pensa pas trop longtemps. Ce n'était que sa première semaine, après tout. Peut-être était-il simplement du genre nerveux. Peut-être trouverait-il vite ses marques. Ou peut-être finirait-il comme Dagan, aux portes de la ville à s'ennuyer toute la journée parce qu'il ne pouvait pas la supporter une minute de plus.

Le soleil commençait à décliner, teintant la cour d'une lumière dorée et oblique, lorsque Astea sentit cette démangeaison familière au creux de la poitrine.

Elle jeta un coup d'œil discret autour d'elle. Le roi Edren s'était retiré depuis une heure déjà, prétextant une affaire urgente — en réalité, il détestait simplement se mêler trop longtemps à la foule. La cour était à présent pleine de rires avinés et de danses de plus en plus désordonnées ; personne ne remarquerait l'absence d'une princesse pendant une heure ou deux.

Personne, sauf peut-être son garde.

Elle se tourna vers Neet, qui observait la foule avec cette vigilance tranquille, et elle dit, d'un ton qu'elle espérait suffisamment détaché :

— Je vais me retirer un moment. J'ai besoin d'air. Je vais aller marcher dans mes jardins privés avec ma sœur.

Un mensonge. Neet n'avait pas à savoir qu'Eloria était en réalité au Royaume des Roses, chez une lointaine cousine qui lui suppliait de venir lui tenir compagnie. Même petit, il s'agissait tout de même d'un mensonge, et elle vit le regard de Neet s'aiguiser. Il n'était décidément pas aussi stupide que les hommes que son père avait pu mettre à son service. Elle ne savait pas si elle appréciait cela, ou non.

— Je vous accompagne, Votre Altesse.

— Ce n'est pas nécessaire. Je vais seulement souhaiter une bonne nuit à nos pivoines.

— C'est précisément mon rôle de vous accompagner où que vous alliez, Votre Altesse. Vous avez une réputation de vous égarer volontairement quand vous rendez visite aux fleurs de ce palais.

Elle faillit protester. En vérité, elle n'avait pas d'argument valable. Alors, après une brève hésitation, elle prit une décision qu'elle n'avait prise avec aucun de ses gardes précédents.

— Très bien. Mais vous devrez me faire une promesse.

— Laquelle ?

— Je sais très bien que mon père a décidé, il y a quelques mois, que je devais avoir soudainement besoin de protection sous prétexte qu'au printemps, je partirai pour mon tout premier Équinoxe. Il a été mis au courant de mes petites… activités, et il souhaite que je les cesse… en faisant votre rapport, vous devrez dire que je n'ai pas quitté l'enceinte du château. Est-ce bien compris ?

Neet l'observa un long moment, le visage neutre. Mais dans ses yeux brillait le même éclat que plus tôt dans la journée, et elle comprit avant qu'il n'ouvre la bouche ce qu'il allait répondre.

— Je vous le promets, Votre Altesse.

La façon dont il prononça ses quelques mots — comme une évidence — fit démarrer son cœur un peu plus vite que d'habitude. Elle n'en comprit pas la raison, et elle choisit de ne pas s'y attarder. Elle avait des choses bien plus urgentes à faire.

— Suivez-moi. Et je vous préviens : vous allez devoir porter des paniers.

Partie IV

Neet

Neet savait bien pourquoi le roi avait demandé au commandant de sélectionner ses meilleurs gardes pour les assigner à la princesse héritière. Depuis de nombreux mois, elle avait pris l'habitude de s'échapper du palais des Pivoines pour aller distribuer des fleurs infusées de pouvoir dans les quartiers les plus pauvres de la capitale. Il s'attendait donc à rendre une visite à la Grande Pivoine en son temple pour cueillir certaines de ses graines nécessaires.

Mais en réalité, il se retrouva dans les arrière-cuisines du palais, à regarder la princesse héritière du royaume remplir des paniers d'osier de pains, de fromages, de fruits confits et de plusieurs flacons de ce même vin chaud qui embaumait la fête.

— Vous volez de la nourriture, dit-il finalement, incapable de contenir plus longtemps son incrédulité.

— Je ne vole pas, répondit Astea sans se déconcentrer de son travail. Techniquement, tout ce qui se trouve dans ce palais m'appartient, en tant qu'héritière. Je ne fais que… redistribuer.

— Redistribuer où ?

Elle leva enfin les yeux, et la détermination qu'il y lut, mêlée d'une pointe d'appréhension, lui fit comprendre que sa question touchait à bien plus qu'une simple habitude.

— Vous allez voir, dit-elle. Mais d'abord…

Elle farfouilla dans un coffre près de la porte et en sortit deux capes sombres, usées, bien différentes des tissus fins qu'elle portait d'ordinaire.

— Mettez ceci.

Neet prit la cape qu'elle lui tendait, perplexe, mais ne posa pas de question.

✦ ✦ ✦

Ils sortirent du palais par une porte dérobée, au fond des jardins, celle-là même qu'il avait repérée dès son premier jour de service sans jamais comprendre pourquoi elle existait. La capuche rabattue sur ses cheveux roses, Astea avançait d'un pas rapide et sûr à travers les ruelles sombres des quartiers plus modestes de Peonia. Ils étaient loin des façades blanches et des balcons en fer forgé du centre-ville. Là, les maisons étaient plus petites, les rues moins pavées, l'air plus chargé d'odeurs de poisson séché et de bois brûlé.

Elle marchait avec l'aisance de quelqu'un qui connaissait ce chemin par cœur. Ce n'était visiblement pas la première fois.

— Le Commandant m'a dit que vous disparaissiez parfois, dit Neet, à voix basse, bien qu'il n'y eût personne pour les entendre dans cette ruelle silencieuse. Que le roi espérait qu'un garde finirait par vous en dissuader, et qu'aucun n'y est parvenu pour l'instant.

— Et vous voilà avec mes paniers. Vous êtes pire que les autres. Eux, ils me jugeaient de loin, ils ne m'accompagnaient pas.

— Je n'ai pas encore trouvé d'argument convenable pour vous contrer.

Si jamais il en existait un, pensa-t-il.

— D'ordinaire, je distribue des pivoines infusées par ma magie, et c'est cela que mon père condamne. Ce soir, c'est du pain. Ce n'est pas dans mes habitudes, c'est une exception, pour la fête. J'ai entendu des domestiques en parler, aux cuisines : l'auberge de la rue des Tanneurs, celle qui sert la soupe aux gens du quartier, aura beaucoup moins à offrir cette année. La récolte a été maigre. Et au palais, il y a bien trop de tout.

— Je vous comprends, Votre Altesse. N'ayez crainte.

Elle ne répondit pas, mais il crut voir ses épaules se détendre sous la cape.

Elle s'arrêta devant une grande bâtisse de bois, dont l'enseigne représentait une louche et dont les fenêtres laissaient filtrer une lumière fatiguée, et elle frappa. Une femme âgée, le dos voûté, les yeux pâles et fatigués, ouvrit. Astea avait repoussé sa capuche ; la femme faillit tomber à la renverse en reconnaissant la princesse héritière sur son seuil, un panier au bras, à l'heure où toute la cour dansait.

— Princesse ? Par la Pivoine… Que se passe-t-il ?

— Rien de grave, rassurez-vous, dit Astea. Pardonnez-moi de venir ainsi, sans m'être annoncée. J'ai entendu des domestiques parler, aux cuisines. On disait que l'auberge de la rue de l'Esturgeon, celle qui sert la soupe aux gens du quartier, aurait beaucoup moins à offrir cette année. La récolte a été maigre. Et au palais, il y a bien trop de tout. J'ai pensé que je pouvais faire quelque chose.

Neet, derrière elle, comprit enfin pourquoi il avait dû porter ces si lourds paniers pendant ces longues minutes. L'effort lui paraissait désormais bien moindre.

— C'est du pain, du fromage affiné et de la confiture de figues, poursuivit Astea en lui tendant le panier. Ce n'est pas grand-chose. J'aurais voulu faire plus.

La femme le prit avec des mains tremblantes, les yeux brillants de larmes contenues.

— Entrez, Votre Altesse. Entrez, vous allez prendre froid.

L'intérieur était une longue salle basse, enfumée et tiède, avec deux grandes tables de bois usé, un poêle ronflant au fond et, dans l'âtre, une marmite de cuivre. Neet remarqua très clairement qu'elle était à moitié vide, et le bouillon clair ne parvenait pas à cacher les légumes manquants. Une douzaine de personnes y étaient attablées devant des bols qu'elles raclaient à la cuiller.

Les conversations moururent quand Astea posa les paniers sur le comptoir. Un enfant tira la manche de sa mère. Astea repoussa sa capuche, porta un doigt à ses lèvres avec un sourire, et le silence redevint un murmure.

— Ce soir, je ne suis personne, dit-elle. Je suis seulement passée avec de quoi accompagner la soupe.

Les habitants paraissaient gênés, bien trop interloqués par la présence d'un membre de la famille royale devant eux pour oser ne serait-ce que reprendre leur respiration. Puis l'aubergiste fit sauter le torchon qui couvrait un panier, et l'odeur du pain tiède prit la salle.

— Vous, le grand, dit-elle en tendant un couteau à Neet sans lui laisser le temps de protester. Coupez le fromage, en parts égales.

Neet, qui avait juré fidélité à la couronne devant le roi en personne, se retrouva à découper du fromage affiné derrière le comptoir d'une auberge, sous le regard amusé d'Astea, qui n'eut aucune pitié pour sa mine.

— Vos parts ne sont pas régulières, Neet. Faites un petit effort, murmura-t-elle en passant près de lui avec une pile de tranches de pain. C'est un ordre.

— Vous m'ordonnez beaucoup de nouvelles choses aujourd'hui, déclara-t-il, priant pour que son cœur ne se fasse pas trop bruyant.

— Je vous l'ai dit, cela fait partie de vos nouvelles fonctions.

Il la regarda aller d'une table à l'autre. Elle s'était assise près d'une jeune mère, qui lui avait confié son bébé, et elle le berçait d'un geste maladroit et tendre en écoutant une longue histoire de loyer en retard. Elle tendit sa part de confiture à l'aîné d'une famille vivant sur les docks, qui avait fini par oser sourire. Elle rit avec l'aubergiste d'une histoire de louche perdue. Elle offrait simplement de la nourriture, jamais un mot de pitié.

Ce n'était pas vraiment une surprise pour Neet. Sous la cape usée, Neet retrouvait la petite fille qui avait traversé une salle de classe entière pour s'asseoir à côté d'un garçon que personne ne voyait.

Ils restèrent près d'une heure. Quand les paniers furent vides, l'aubergiste les raccompagna jusqu'à la porte et serra les mains d'Astea longuement dans les siennes, sans un mot de plus.

Quand ils se retrouvèrent dehors, ils traversèrent encore quelques ruelles et atteignirent une petite place déserte, près d'une fontaine tarie, le ciel au-dessus d'eux déjà strié des premières couleurs du crépuscule. Astea s'assit sur le rebord du bassin avec un soupir de lassitude heureuse, repoussant sa capuche pour de bon et laissant ses cheveux roses retomber librement sur ses épaules.

— Voilà, dit-elle en se tournant vers lui. Vous connaissez mon petit secret. J'aime aider les gens.

Il y eut un silence, avant qu'elle ne continue.

— Je sais que c'est un risque. Vous pourriez tout rapporter à mon père. Ce serait votre devoir, techniquement.

— Ce ne sera pas nécessaire.

Elle cligna des yeux, surprise.

— Vous n'allez pas essayer de m'en dissuader ? C'est pour cela, il me semble, que l'on vous a placé à mon service.

Neet s'assit à côté d'elle sur le rebord du bassin, en tentant de ne pas trembler d'appréhension. C'était la première fois qu'il osait être aussi proche d'elle depuis qu'il était son garde personnel.

— Je suis là pour vous protéger, Votre Altesse. Pas pour vous empêcher d'être qui vous êtes.

— Vous savez pourquoi je le fais, n'est-ce pas ?

— Parce que vous ne supportez pas que certains aient faim pendant que d'autres dansent.

— Beaucoup ont essayé de m'en dissuader, avec plus ou moins de talent.

— Je ne suis pas très doué pour cela.

— Non, dit-elle avec un petit sourire. Heureusement.

Partie V

Astea

Ils restèrent ainsi un moment, côte à côte sur le rebord de la fontaine, dans ce silence qui, pour la première fois depuis qu'elle connaissait Neet, ne lui semblait pas inconfortable.

Elle aurait pu attendre ici même que la nuit tombe complètement. Mais il restait une chose à faire, et elle ne l'aurait pas partagée avec un autre.

— Nous devrions retourner au palais, dit-il enfin, les oreilles un peu rouges. La fête…

— La fête peut attendre encore un peu, répondit Astea avec un sourire malicieux. Puisque vous connaissez à présent l'un de mes secrets, autant vous en montrer un deuxième.

— Vous avez beaucoup de secrets, Votre Altesse ?

— Vous n'imaginez même pas.

Elle se leva et lui tendit la main pour l'aider à se relever — un geste purement protocolaire, se dit-elle. Mais pendant quelques secondes, elle resta liée à lui, profitant de sa paume rugueuse et chaude contre la sienne. Il se retira ensuite avec une précipitation qui aurait pu la vexer. Mais ce soir, elle n'en avait rien à faire.

✦ ✦ ✦

Le temple de la Grande Pivoine dormait sous la lune, désert, comme chaque soir de fête où la ville entière préférait célébrer ailleurs. Les colonnes de marbre rose du péristyle captaient les dernières lueurs du crépuscule, et au centre du cercle qu'elles dessinaient, accompagnée de ses filles, la Grande Pivoine déployait ses larges corolles roses.

Neet s'était arrêté au pied des marches. Astea l'entendit retenir son souffle, et comprit qu'il ne s'agissait pas de protocole.

— Vous pouvez approcher, dit-elle. Elle n'aime pas qu'on reste à la porte.

— Elle… vous entend ?

— Elle fait mieux que ça. Elle me parle, dans mes rêves. Mais ce soir, j'ai quelque chose à lui demander à voix haute, et je voulais que vous soyez là pour le voir.

Elle monta vers le bassin et posa la paume à plat contre l'un des pétales, qui frémit sous ses doigts.

— Toute l'année, la Grande Pivoine est rose. Mais ce soir, Peonia est orange. Je trouve qu'elle devrait être de la fête. Pas vous ?

Elle ferma les yeux, et elle pensa à la couleur d'un champ de blé au soleil couchant, à la croûte d'un pain sorti du four, à la lumière des lanternes sur les pavés.

Le changement partit du cœur de la fleur. Une braise dorée s'alluma entre les pétales, puis courut vers les bords en vagues lentes, et le fuchsia céda à l'ambre, l'ambre au feu, jusqu'à ce que la Grande Pivoine tout entière brûle d'un orange profond et chaud.

Astea rouvrit les paupières avec un petit rire ravi. C'était un tour qu'elle faisait depuis l'enfance, mais il ne l'avait jamais lassée ; c'était bien la première fois qu'elle avait un spectateur.

Et la Grande Pivoine, à son tour, lui répondit.

Une lumière orange se détacha des pétales, légère comme une poussière de pollen, et monta autour d'Astea en un halo qui l'enveloppa des épaules aux pieds, effleurant ses cheveux, ses mains, le bord de sa robe, avec la tendresse d'une mère qui rajuste le manteau de son enfant. Astea se laissa faire, les yeux clos, et elle sourit à ce remerciement qu'elle connaissait par cœur.

Elle ne remarqua donc pas le visage de Neet.

Partie VI

Neet

Il n'avait jamais rien observé de plus beau. Elle se tenait là, au milieu du péristyle, une femme ordinaire sous une cape usée, et la lumière qui la ceignait faisait ressortir chaque détail qu'il avait appris en vingt ans : le rose de ses cheveux devenu feu, la courbe de sa joue, ses dents légèrement de travers mais qui n'entachaient en rien son sourire. Il comprit qu'il n'y avait aucun mot pour cela. Que ce n'était pas la magie qui le bouleversait, mais le fait qu'elle la reçoive avec cette confiance parfaite.

— Elle vous remercie, dit-il, la voix rauque. Pour ce que vous avez fait pour ces gens, dans l'auberge.

Astea ouvrit les yeux, surprise.

— Je crois, en effet, qu'elle est contente. Ce soir, j'ai été une bonne Gardienne, même si je n'ai pas utilisé mes pouvoirs.

Elle redescendit les marches, le halo se dissipant en étincelles autour d'elle, et Neet resta un instant sans bouger, comme si bouger risquait de défaire quelque chose.

— J'aime cette Fleur de tout mon cœur, vous savez. On pourrait croire que je me sens obligée de le faire, à cause de mon rôle. Mais… mais la Pivoine a su m'écouter quand mon cœur était meurtri. Et pour elle, je suis Astea. Pas de Gardienne des Grandes Fleurs, pas de Votre Altesse, pas de Princesse. Juste… Astea. Parfois, j'ai l'impression d'entendre ma mère quand elle m'appelait dans les jardins.

Le prénom résonna dans l'air du temple, simple et léger. La gorge de Neet se noua.

Astea.

Il connaissait ce prénom depuis vingt ans, l'avait entendu prononcé par des dizaines de voix, mais il ne l'avait jamais prononcé à voix haute, devant personne. Il n'aurait su dire exactement pourquoi. Ce prénom lui semblait trop précieux, trop intime, pour qu'il se l'autorise. Après tout, il n'était qu'un garde parmi tant d'autres dans sa longue vie de princesse.

Un jour, peut-être, songea-t-il, avant de repousser aussitôt cette pensée aussi vite qu'elle était apparue.

✦ ✦ ✦

Le chemin du retour se fit plus lentement que l'aller, comme si ni l'un ni l'autre n'était pressé de retrouver le bruit et les lumières de la fête. La nuit était tombée complètement, et les premières étoiles d'automne perçaient le ciel violet au-dessus des toits de Peonia. Derrière eux, le temple brûlait encore faiblement d'orange.

— Vous n'avez rien dit depuis que nous sommes partis, remarqua Astea alors qu'ils remontaient vers la ville, les paniers vides se balançant à leurs bras.

— Je cherchais un sujet de conversation convenable.

— Et ?

— Rien ne m'est venu. Je suis désolé.

Ses lèvres s'étirèrent pendant quelques secondes.

Astea s'arrêta, et il dut faire deux pas de plus avant de remarquer qu'elle ne le suivait plus.

— Vous devriez sourire plus souvent, admit-elle, le regard fixé sur lui avec une intensité qui le fit se sentir soudain très exposé.

— Est-ce un moyen de me dire que je ressemble à une porte de prison ?

— Non. Mais vous me souriez rarement, et je trouve cela très dommage. C'est tout.

Il ne sut que répondre à cela, et le silence qui suivit était chargé d'une tension, comme un fil tendu entre eux qu'aucun n'osait tirer. Ce n'était pas le moment.

C'est à ce moment qu'ils passèrent devant un petit étal encore ouvert malgré l'heure tardive, tenu par une vieille fleuriste emmitouflée dans un châle de laine. Les dizaines et dizaines de variétés de pivoines, maintenues en vie grâce à de la magie, s'entassaient dans des seaux d'eau, illuminées par la lueur dorée d'une lanterne suspendue. Certaines avaient la même couleur que la Grande Fleur colorée plus tôt par Astea.

Astea s'arrêta, fascinée comme une enfant, et se pencha pour examiner les fleurs avec cette attention particulière qu'elle réservait à toutes les filles de sa chère Pivoine.

— Celle-ci, dit-elle à la fleuriste en désignant une petite pivoine couleur corail, aux pétales délicatement froissés.

— Pour votre coiffure, princesse ? demanda la vieille femme avec un sourire complice, visiblement peu dupe malgré la cape.

— Pour ma coiffure, confirma Astea en riant.

Elle paya la fleur et, sans plus de cérémonie, détacha une mèche de ses cheveux roses et y glissa la tige de la pivoine, l'ajustant avec des gestes sûrs et habiles, comme si elle avait fait cela mille fois auparavant.

Le résultat était… Neet n'avait pas de mots pour le décrire correctement.

La fleur corail contre les cheveux roses, encadrant son visage que la lanterne éclairait d'or, ses yeux gris perle brillants du même plaisir que lorsqu'elle avait rendu visite à la Grande Pivoine.

— Comment me trouvez-vous ? demanda-t-elle en se tournant vers lui, un sourire léger, presque timide, flottant sur ses lèvres.

Elle ne ressemblait plus à la princesse héritière du Royaume des Pivoines, Gardienne des Grandes Fleurs, future reine. Elle ressemblait à une jeune femme avec une fleur dans les cheveux, le visage éclairé par une soirée volée au protocole, libre — vraiment libre — de tout ce qui pesait d'ordinaire sur ses épaules. Et il retrouva, l'espace d'un battement de paupières, la petite fille de la rentrée qui était venue s'asseoir à côté du fils d'un simple garde royal.

Neet sut, avec une évidence qui le frappa au cœur, qu'il n'oublierait pas cette image. Qu'il pourrait vivre cent ans, voir mille autres visages, autant de sourires et qu'aucun ne remplacerait celui-ci.

— Vous êtes… commença-t-il, et sa voix se brisa sur le mot, l'obligeant à se racler la gorge avant de continuer. Vous êtes très bien ainsi, Votre Altesse.

C'était terriblement insuffisant pour décrire ce qu'il ressentait, mais c'était tout ce qu'il put rassembler sans risquer de révéler bien plus qu'un simple compliment poli. Astea parut satisfaite malgré tout, son sourire s'élargissant, et elle reprit sa marche vers le palais, la fleur oscillant contre sa joue à chaque pas.

Neet la suivit, avec cette image gravée si profondément qu'il sut déjà qu'il devrait la coucher sur le papier avant qu'elle ne s'efface, même un peu.

Partie VII

Astea

Ils regagnèrent le palais alors que la fête battait encore son plein, les musiciens ayant entamé leur troisième ou quatrième mélodie de la soirée, les danseurs tournoyant sous les lanternes de papier. Personne ne sembla avoir noté leur absence prolongée — ou, si quelqu'un l'avait fait, il eut la courtoisie de s'en taire.

— Je devrais me changer avant de retourner à la fête, dit Astea en retirant sa cape sombre, révélant à nouveau sa robe orange, légèrement froissée par leur longue promenade. Cette cape sent le poisson séché.

Elle sourit, et pendant un instant, avant de se détourner vers l'entrée du palais, elle porta la main à la pivoine nichée dans ses cheveux, comme pour s'assurer qu'elle y était encore. Elle avait envie de prolonger un peu cette liberté que la soirée lui avait offerte.

— Merci, Neet, dit-elle plus sérieusement, en se retournant vers lui une dernière fois. Pour votre discrétion. Et pour… pour ne pas avoir essayé de m'arrêter.

— Il n'y avait rien à arrêter, Votre Altesse. Seulement à admirer.

Astea cligna des yeux, surprise, une légère rougeur montant à ses joues qui n'avait rien à voir avec le vin chaud. Neet, quant à lui, avait le visage figé dans ce qui pouvait ressembler à de la peur. Elle était presque certaine que les derniers mots n'étaient pas destinés à être prononcés.

— Je… commença-t-elle, mais elle ne sut comment terminer cette phrase.

Le silence qui suivit fut chargé d'une tension nouvelle que personne n'osa briser.

— La relève de nuit est déjà là, Votre Altesse, reprit Neet, inclinant la tête avant de reculer d'un pas, reprenant sa posture protocolaire. Je vous souhaite une bonne fin de soirée.

— Vous aussi, Neet.

Elle s'éloigna vers ses appartements, la pivoine toujours accrochée à ses cheveux. Elle ne put s'empêcher de se retourner une dernière fois. Neet l'observait toujours, les mains derrière son dos, les yeux brillants d'une émotion qu'elle ne parvenait pas à décrypter.

Partie VIII

Neet

La maison de son père se trouvait à dix minutes à pied du palais, dans une rue calme où les fenêtres étaient encore éclairées malgré l'heure. Neet n'y était pas retourné depuis le début de sa semaine de service — il logeait dans les baraquements avec les autres gardes —, et il s'arrêta un instant devant la porte, avec l'impression étrange de venir d'un autre monde.

Il n'eut pas besoin de frapper. Celle-ci s'ouvrit sur Kael, son aîné, les cheveux mi-longs attachés à la va-vite et une cuillère de bois à la main. Contrairement à lui, il avait eu toute sa journée de libre, et il avait pu la passer avec leur seul parent encore en vie.

— Te voilà. On t'attendait pour la soupe.

— Je suis désolé, je… j'accomplissais mes devoirs.

— Et moi les miens. J'ai gagné la guerre contre les carottes, mais les citrouilles ont manqué de me vaincre.

À l'intérieur, il y avait la chaleur du poêle, l'odeur de courge et de pain tiède. Dans son fauteuil près de l'âtre, son père, plus voûté qu'à la dernière visite, leva les yeux vers lui. Il ne dit d'abord rien, se contentant de l'observer avec ce silence tranquille que Neet connaissait bien. Il savait exactement ce que son père, ancien garde au service de la famille royale, était en train de faire.

— Tu as les oreilles rouges, déclara-t-il finalement.

— C'est le froid.

— Évidemment, dit Kael, ironique à souhait. Une semaine de service, et le froid lui monte déjà aux oreilles.

Ils mangèrent. Neet raconta ce qui pouvait l'être — la fête, les tartes, Dame Solenne — et laissa de côté tout le reste. Il avait le sentiment que tout ce qu'il taisait pouvait quand même être deviné. Kael ne lâchait pas son cadet des yeux, et Neet savait qu'il serait interrogé plus tard.

Après le repas, son père monta se coucher, la main sur la rampe, et il refusa qu'on l'aide. Kael se mit à débarrasser et Neet resta à table.

Il sortit de l'intérieur de son uniforme son carnet, dont la reliure de cuir brun était fatiguée, et il le feuilleta sans s'y attarder : la fillette maladroite des premières pages, l'adolescente penchée sur un livre, la jeune femme qui dansait lors d'une fête, jusqu'à la première page vierge. Puis il prit son charbon de bois.

Les traits, il les connaissait par cœur ; c'était elle qui lui échappait, ce soir plus que jamais, parce qu'il ne l'avait jamais vue ainsi, comme ce soir. Il insista, effaçant, recommençant, ajustant chaque ligne avec la même patience silencieuse qu'il mettait dans chacune de ses tâches de garde. Puis, une silhouette émergea sur le papier. Elle était loin d'être parfaite, mais elle capturait l'essentiel : la tête inclinée vers la gauche, le sourire sincère, la pivoine nichée dans les cheveux ondulés.

Kael s'était arrêté derrière lui, un torchon sur l'épaule.

— Encore la princesse.

— Kael…

— Je n'ai rien dit.

Il y eut un silence, puis la main de son frère se posa un instant sur son épaule, plus légère que ses mots.

— Ton illustration est magnifique, avoua-t-il, et il retourna à ses assiettes.

Neet resta longtemps à contempler la page, saisi d'une émotion qu'il ne parvenait pas à nommer ; de la tendresse, de la mélancolie, la joie un peu honteuse d'avoir pu, ne serait-ce qu'un instant, la voir comme une jeune femme libre, libérée de toutes ses obligations, et heureuse.

Il se souviendrait de cette soirée, il en était certain. De sa fleur dans ses cheveux. De cette lumière orange. De son rire. De sa générosité, si décriée par le commandant et son propre père, et qu'il admirait.

Dehors, au loin, les derniers échos de la musique de la Fête des Récoltes s'évanouissaient dans la nuit d'automne, et Neet resta encore un moment à la table de sa famille, le carnet fermé sous la main, rêvant à une belle princesse dans sa robe orange lui souriant.

— Fin —
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🍂🎨 Illustration à venir
Astea & Neet
Floralis · Automne

Astea & Neet, le temps d'une fête

Cette illustration accompagne « La Fête des Récoltes », la nouvelle offerte à l'occasion de mon anniversaire et de l'arrivée de l'automne dans l'univers de Floralis. Une occasion de retrouver Astea et Neet avant leur grande aventure dans La Princesse Fae.

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