🍐 🍯 🌿 🍐 ✹ Une nouvelle de La Princesse Fae

L’anniversaire de Neet

Un matin d’automne à Peonia, Astea s’aperçoit qu’elle ne sait presque rien de l’homme qui la suit comme son ombre. Et qu’aujourd’hui, c’est son anniversaire. 🍐

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Pas de panique si vous n’avez pas lu le tome 1 des aventures de Neet et Astea, cette nouvelle se situe avant. Cela vous permet de les dĂ©couvrir dans une autre configuration que celle du roman.

Partie I

Astea

Le matin, lorsqu’elle ouvrait les rideaux de sa chambre sur les toits ocre de Peonia, Astea pensait rarement Ă  ses gardes. Ils faisaient partie du palais au mĂȘme titre que les colonnes de marbre ou les vitraux de la salle du trĂŽne. Depuis qu’elle Ă©tait enfant, elle avait pris l’habitude de vivre avec une silhouette en uniforme noir qui la suivait comme son ombre. Pourtant, depuis un mois, elle se surprenait Ă  songer Ă  l’un d’eux avant mĂȘme d’avoir quittĂ© sa chemise de nuit, et cela l’agaçait un peu.

Neet avait Ă©tĂ© affectĂ© Ă  sa garde personnelle au dĂ©but de l’automne. Il Ă©tait grand, la peau marron clair, les cheveux sombres nouĂ©s en une queue basse d’oĂč ne s’échappait jamais la moindre mĂšche, et il se tenait toujours trois pas derriĂšre elle — ni deux ni quatre — comme si quelqu’un avait gravĂ© la distance rĂ©glementaire dans le marbre et qu’il l’avait apprise par cƓur. Il ne parlait jamais le premier. Lorsqu’elle lui posait une question, il y rĂ©pondait avec exactitude, par la formule que le protocole prĂ©voyait, puis il se taisait Ă  nouveau. La conversation mourait lĂ , faute d’avoir quelqu’un pour la poursuivre.

Astea avait eu des gardes bavards, des maladroits, et mĂȘme un qui sifflotait dans les couloirs jusqu’à ce que son commandant en soit averti. Elle n’en avait jamais eu un qui la mette aussi mal Ă  l’aise en se contentant d’ĂȘtre irrĂ©prochable.

Au dĂ©but, elle avait trouvĂ© cela reposant. Puis elle avait commencĂ© Ă  tendre des perches, de petites questions sur le temps, sur les jardins, sur la fĂȘte qui approchait. Chaque fois, il rĂ©pondait de maniĂšre polie, et complĂštement vide. Il y avait quelque chose de vexant Ă  n’obtenir d’un homme que des « Oui, Votre Altesse » et des « Comme il vous plaira, Votre Altesse », quand on savait qu’il Ă©tait capable de davantage. Elle l’avait entendu rire, une fois, dans la cour d’entraĂźnement.

Ce matin-là, il l’attendait devant la porte de ses appartements, comme chaque jour, et il s’inclina lorsqu’elle sortit.

— Bonjour, Neet.

— Bonjour, Votre Altesse.

— Il fait beau, aujourd’hui.

— En effet, Votre Altesse.

Elle s’arrĂȘta au milieu du couloir et elle se retourna pour le regarder, une main sur la hanche.

— Vous savez, vous avez le droit de dire autre chose que « en effet ». Vous me servez cela Ă  chaque fois que nous parlons.

Il soutint son regard un instant, puis il baissa les yeux vers le tapis.

— Le temps est magnifique pour la saison, Votre Altesse.

Astea se mordit l’intĂ©rieur de la joue pour ne pas sourire, car elle n’avait aucune idĂ©e s’il plaisantait ou s’il avait simplement obĂ©i. Elle reprit sa marche vers le bureau oĂč l’attendait son courrier, et Neet se tint exactement comme d’habitude ; Ă  trois pas derriĂšre elle.

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Elle passa la matinĂ©e avec sa correspondance. Il y avait les missives des intendants des domaines, qui rĂ©clamaient des graines pour les semis de printemps, celles des prĂȘtres du temple de la Grande Pivoine, qui voulaient savoir si elle viendrait pour la bĂ©nĂ©diction des rĂ©coltes tardives, et une lettre de la Cour du Lys, si parfumĂ©e de flatteries qu’Astea dut la lire deux fois pour en comprendre ne serait ce que le sens. Elle rĂ©pondit Ă  tout, elle signa et elle cacheta Ă  la cire rose. Pendant tout ce temps, Neet resta debout prĂšs de la porte, immobile, sans jamais s’asseoir sur la chaise qu’elle lui avait pourtant dĂ©signĂ©e Ă  son arrivĂ©e.

À midi, les gardes changĂšrent. Astea entendit le bruit des bottes dans le couloir, puis une voix d’homme qu’elle connaissait bien. C’était celle de Lyam, pour qui la discrĂ©tion n’était pas une qualitĂ© de soldat royal. Elle posa sa plume et elle tendit l’oreille, sans aucune honte, car il Ă©tait rare que le palais lui offre une distraction avant le dĂ©jeuner.

— Te voilĂ , toi ! Kael m’a chargĂ© de te dire qu’il a mis la main sur une bouteille, alors tu as intĂ©rĂȘt Ă  ne pas traĂźner ce soir. On ne fĂȘte pas ses vingt-huit ans tous les jours.

Il y eut un silence, puis la voix de Neet, plus basse et plus sĂšche qu’Astea ne l’avait jamais entendue, rĂ©sonna Ă  l’extĂ©rieur.

— Lyam. Tu es de service.

— Je sais bien que je suis de service, c’est juste que


— Plus tard, s’il te plaüt.

La porte du bureau Ă©tait entrouverte, et Astea vit Lyam jeter un coup d’Ɠil dans la piĂšce, apercevoir la princesse Ă  son secrĂ©taire, et devenir aussi rouge que les accents bordeaux de son uniforme, ce qui jurait avec ses cheveux roux. Il se redressa, salua avec une raideur exagĂ©rĂ©e, et il alla prendre son poste Ă  l’autre bout du couloir sans un mot de plus. Neet, lui, retrouva sa place. Il fixait un point du mur, la mĂąchoire serrĂ©e, et Astea comprit qu’il Ă©tait furieux. Cette colĂšre ne visait pas Lyam autant que lui-mĂȘme, pour avoir laissĂ© une chose si personnelle tomber dans l’oreille d’Astea.

Elle reprit sa plume et elle fit semblant de n’avoir rien entendu. Il lui en saurait sans doute grĂ©, songea-t-elle, et il n’y avait aucune raison de l’embarrasser davantage.

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AprĂšs le dĂ©jeuner, elle se rĂ©fugia dans la bibliothĂšque royale, une salle circulaire dont le plafond voĂ»tĂ© portait les fresques des six Grandes Fleurs de Floralis. Elle avait prĂ©vu de travailler sur les registres des semences, mais elle s’aperçut au bout d’une heure qu’elle avait lu trois fois la mĂȘme page sans en retenir une phrase. Neet se tenait prĂšs de l’entrĂ©e, entre deux rayonnages, et elle ne pouvait pas s’empĂȘcher de lever les yeux vers lui.

C’était son anniversaire.

Il avait passĂ© la matinĂ©e debout prĂšs d’une porte Ă  l’observer cacheter des lettres, et il passerait l’aprĂšs-midi debout prĂšs d’une autre porte Ă  la regarder ĂȘtre penchĂ©e sur un livre. Personne au palais ne lui en dirait un mot, parce que personne au palais ne connaissait rien de lui, Ă  commencer par elle. Astea se rendit compte avec un peu de honte qu’elle ignorait tout de l’homme qui la suivait du matin au soir. Était-il originaire des Pivoines ? Avaot-il de la famille ailleurs que dans les baraquements ? Quel Ă©tait son repas favoris ? Que faisait-il de ses soirĂ©es, quand il n’était pas de garde ? Elle savait qu’il avait un frĂšre, Kael, parce qu’elle l’avait vu s’entraĂźner dans la cour, et c’était Ă  peu prĂšs tout.

Elle aurait aimĂ© marquer ce jour si spĂ©cial pour lui. L’idĂ©e lui vint trĂšs simplement, et elle se heurta aussitĂŽt Ă  toutes les raisons de ne pas le faire.

Un cadeau, d’abord, Ă©tait impossible. Une princesse n’offrait rien Ă  un soldat, ou alors elle le faisait en public, au nom de la couronne, pour rĂ©compenser un acte de bravoure. Neet n’avait rien rĂ©alisĂ© de plus courageux, ce mois-ci, que de la suivre dans les couloirs. Le moindre prĂ©sent passerait de main en main dans les baraquements avant la tombĂ©e de la nuit, et il remonterait jusqu’à son pĂšre avant le lendemain matin. Elle pensa ensuite Ă  une fleur, puisqu’elle en Ă©tait la Gardienne, et elle Ă©carta l’idĂ©e presque aussitĂŽt. Ses pivoines, elle les donnait Ă  ceux qui en avaient besoin, aux malades, aux blessĂ©s. Une fleur offerte sans raison Ă  un homme en bonne santĂ© sous-entendrait quelque chose. Elle ne souhaitait pas que Neet s’interroge sur ce don, ou qu’on lui pose des questions indiscrĂštes.

Astea referma le registre des semences et elle croisa les mains dessus. Depuis l’ñge de dix ans, elle avait toujours rĂ©ussi Ă  trouver comment obtenir ce qu’elle voulait sans que son pĂšre le remarque, et elle se sentit un peu ridicule de rester sĂšche devant quelque chose d’aussi petit qu’un anniversaire. Elle passa le reste de l’aprĂšs-midi Ă  retourner le sujet dans tous les sens, entre deux pages qu’elle ne lisait pas, et chaque idĂ©e qui lui venait finissait par rejoindre les autres. Lorsqu’elle quitta la bibliothĂšque, le problĂšme n’était pas rĂ©solu, et elle avait le sentiment agaçant d’avoir perdu une journĂ©e entiĂšre.

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Elle voulut marcher dans les jardins du palais avant que la lumiĂšre ne tombe, en espĂ©rant que l’air frais lui donnerait enfin une idĂ©e. L’automne avait dĂ©jĂ  roussi les feuilles des tilleuls, et le chemin de galets Ă©tait couvert de feuilles mortes qui crissaient sous ses pas. Les rosiers grimpants n’avaient plus que quelques fleurs, tardives et un peu fanĂ©es, qu’elle aurait pu ranimer d’un geste et qu’elle laissa telles quelles, parce qu’il fallait bien que les saisons passent.

Elle ralentit jusqu’à ce que Neet finisse par se retrouver presque Ă  sa hauteur, ce qui sembla le contrarier profondĂ©ment.

— Je peux vous poser une question, Neet ?

— Bien sĂ»r, Votre Altesse.

— Je vous prĂ©viens tout de suite, c’est une vraie question.

Il hésita, et elle vit sa main se crisper un instant sur la boucle de son ceinturon.

— Je ferai de mon mieux pour y rĂ©pondre, Votre Altesse.

— Quel ñge avez-vous ?

Il savait qu’elle avait entendu Lyam, songea Astea, et qu’elle connaissait la rĂ©ponse. Il devait se demander pourquoi elle tenait Ă  ce que ça soit lui qui la lui donne. Elle-mĂȘme n’aurait pas Ă©tĂ© capable de l’expliquer.

— Vingt-huit ans, Votre Altesse. Depuis ce matin.

— Comme moi.

Il resta silencieux, et elle poursuivit, parce que c’était la premiĂšre fois que sa rĂ©plique ne portait aucune trace de protocole. Elle n’avait pas l’intention de s’arrĂȘter en si bon chemin.

— Vous avez grandi à Peonia ?

— Oui, Votre Altesse. Mon pĂšre Ă©tait un garde royal, lui aussi. Nous vivions en bas de la colline, prĂšs de la porte principale.

— Alors, nous avons sans doute fait un bout de notre scolaritĂ© ensemble. Les enfants des gardes royaux sont autorisĂ©s dans l’école du palais, et ils se mĂȘlent avec ceux des courtisans.

— Sans doute, Votre Altesse.

Astea fouilla sa mĂ©moire, par curiositĂ© plus que par espoir, et elle n’y trouva presque rien. Elle se rappelait d’une salle de classe aux fenĂȘtres hautes, d’une odeur de craie et d’encre, d’une institutrice dont elle avait oubliĂ© le nom. Elle se souvenait de la reine venant la chercher Ă  la porte, certains jours, et sa gorge se noua Ă  l’évocation, mĂȘme silencieuse, de sa mĂšre. Ensuite, tout se brouillait. Il y avait eu la maladie, puis l’enterrement, puis la prĂ©sentation devant la Grande Pivoine, Dame Mirielle, les leçons, son premier voyage avec elle, les temples et les sanctuaires. Son enfance s’était effacĂ©e comme un dessin sous la pluie. Elle ne gardait aucun souvenir de ses Ă©ventuels camarades, et encore moins d’un petit garçon aux cheveux sombres qui aurait pu s’asseoir quelque part dans la mĂȘme piĂšce qu’elle.

— Je ne me souviens pas de grand-chose, de cette Ă©poque, dit-elle enfin. Je suis dĂ©solĂ©e.

— Il n’y a pas de quoi vous excuser, Votre Altesse.

Il avait rĂ©pondu trĂšs vite, d’une voix plus douce qu’à l’ordinaire, et Astea tourna la tĂȘte vers lui. Il regardait droit devant lui, vers le bout de l’allĂ©e, et son visage ne laissait rien paraĂźtre. Elle eut pourtant l’impression fugace d’avoir touchĂ© quelque chose.

— Et vous ? l’interrogea-t-elle. Vous vous souvenez de moi, Ă  l’école ?

Il marqua une seconde d’hĂ©sitation, si courte qu’elle se demanda ensuite si elle ne l’avait pas imaginĂ©e.

— Tout le monde savait qui vous Ă©tiez, Votre Altesse. Vous ĂȘtes plutĂŽt
 reconnaissable.

C’était une pirouette habile qui ne rĂ©pondait pas. Astea se dit qu’il apprenait vite les us et coutumes de la cour, et elle ne sut pas si elle devait s’en rĂ©jouir.

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Le dĂźner fut long, comme toujours. Le roi Edren parla des rĂ©coltes, du prix du grain et d’un ambassadeur du Sultanat qu’il faudrait recevoir au printemps, peu avant l’Équinoxe. Il ne demanda pas Ă  Astea comment s’était passĂ©e sa journĂ©e, ce qui l’arrangea. Eloria, assise en face d’elle, racontait Ă  qui voulait l’entendre une leçon de musique catastrophique, et elle arrachait parfois un sourire Ă  leur pĂšre, ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  un exploit.

Au dessert, les serviteurs apportĂšrent un gĂąteau aux poires et au miel, la spĂ©cialitĂ© des cuisines Ă  cette saison, encore tiĂšde et nappĂ© d’un sirop dorĂ©. Astea le regarda arriver et une idĂ©e lui traversa soudainement l’esprit. Elle faillit rire tant la rĂ©ponse Ă©tait simple, aprĂšs une journĂ©e entiĂšre Ă  la chercher : un bout de gĂąteau Ă©tait le cadeau idĂ©al, et il ne ferait pas jaser pendant des jours et des jours. Elle attendit que son pĂšre se tourne vers son intendant pour lui parler de l’ambassade. Ensuite, elle tira un morceau de tissu de sa manche, et elle y enveloppa sa part avec toute la discrĂ©tion dont elle Ă©tait capable. Le mouchoir Ă©tait en lin fin, brodĂ© dans un coin de ses armoiries — une pivoine sous une couronne. Elle se dit qu’elle aurait dĂ» en prendre un moins ornĂ©, mais il Ă©tait trop tard pour y penser. Lorsqu’elle releva les yeux, Eloria l’observait par-dessus sa coupe, les sourcils levĂ©s. Astea lui adressa un regard qui promettait de tout lui expliquer dans la soirĂ©e. Sa sƓur, qui Ă©tait une alliĂ©e prĂ©cieuse, retourna Ă  sa leçon de musique comme si de rien n’était.

Neet l’attendait Ă  l’entrĂ©e de la salle Ă  manger. Il la raccompagna jusqu’à ses appartements, Ă  trois pas derriĂšre elle, et elle sentit le petit paquet tiĂšde contre sa paume pendant toute la traversĂ©e des couloirs. Devant sa porte, le garde de faction qui prenait la relĂšve Ă©tait dĂ©jĂ  en place. C’était un homme d’ñge mĂ»r qu’elle connaissait de vue, et il la salua Ă  leur arrivĂ©e.

— Bonne nuit, Votre Altesse, dit Neet, en s’inclinant comme chaque soir. Je reprendrai mon service demain à l’aube.

Elle avait eu tout le chemin pour changer d’avis, et elle ne l’avait pas fait. Elle lui tendit le mouchoir pliĂ©.

— C’est du gĂąteau aux poires. Je suis dĂ©solĂ©e, je n’ai pas eu le temps de trouver mieux.

Neet regarda le paquet sans l’attraper, comme s’il risquait de le brĂ»ler. Le garde de faction, Ă  cĂŽtĂ© d’eux, s’absorbait dans la contemplation du plafond avec un zĂšle remarquable.

— Votre Altesse, je ne peux pas


— Vous pouvez trĂšs bien. Si vous n’en voulez pas, je le mangerai moi-mĂȘme. Ce sera une grande perte pour vous, parce qu’il est dĂ©licieux.

Elle crut un instant qu’il allait refuser. Puis il tendit la main, il prit le mouchoir avec une prĂ©caution qu’on rĂ©serve d’ordinaire aux objets prĂ©cieux, et il s’inclina, plus bas que ne l’exigeait le protocole.

— Merci, Votre Altesse.

— Bon anniversaire, Neet.

Elle entra dans sa chambre et elle referma la porte sans attendre sa rĂ©ponse, parce qu’elle sentait ses joues chauffer et qu’elle n’avait aucune envie qu’il le voie. Une fois seule, elle s’adossa au battant et elle resta lĂ  un long moment, Ă  se demander si elle avait franchi une ligne interdite. Elle n’avait offert qu’une part de gĂąteau Ă  un garde le jour de son anniversaire, se rĂ©pĂ©ta-t-elle. Il n’y avait rien lĂ -dedans que son pĂšre aurait pu lui reprocher.

C’est seulement en se dĂ©shabillant, plus tard, qu’elle se rendit compte qu’elle lui avait laissĂ© son mouchoir, avec ses armoiries brodĂ©es dans le coin, et qu’il faudrait bien qu’il le lui rende.

Partie II

Neet

Les jardins du palais Ă©taient dĂ©serts Ă  cette heure-lĂ . Neet les traversa par le chemin le plus long, celui qui longeait les rosiers grimpants et le bassin, parce qu’il n’était pas pressĂ© d’arriver Ă  l’aile rĂ©servĂ©e aux gardes et qu’il avait besoin de remettre de l’ordre dans ses pensĂ©es avant d’affronter les autres. Il tenait le mouchoir Ă  deux mains, devant lui, comme s’il s’agissait d’un oiseau tombĂ© du nid, et il se trouvait ridicule.

Il avait quittĂ© son service comme chaque soir, devant la porte des appartements d’Astea, et rien n’annonçait que cette journĂ©e se terminerait diffĂ©remment de d’habitude. Il avait prĂ©vu de rejoindre Kael aux baraquements, de boire un verre de la bouteille dont Lyam avait parlĂ© si fort dans le couloir. Il n’avait pas prĂ©vu, en revanche, de repartir avec une part de gĂąteau dĂ©robĂ©e Ă  la table du roi.

Il aurait dĂ» en ĂȘtre reconnaissant, et il l’était, mais il se sentait surtout mortifiĂ©. Il avait passĂ© un mois Ă  se montrer irrĂ©prochable, Ă  tenir sa place, Ă  ne jamais rien laisser paraĂźtre, et il avait suffi que Lyam ouvre sa grande bouche pour que la princesse le prenne en pitiĂ©. Il se promit d’avoir une explication avec lui dĂšs qu’il le croiserait. Puis, il se dit que ce n’était pas la faute de Lyam et qu’il Ă©tait ainsi et que toutes les remontrances du monde ne pourraient pas le changer.

Et puis il y avait eu la question, dans les jardins.

Neet ralentit prĂšs du bassin. Il savait depuis le premier jour qu’elle ne se souvenait pas de lui, et il ne s’en Ă©tait jamais Ă©tonnĂ©. Il Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sent l’annĂ©e oĂč la reine Ă©tait morte. Il avait vu la petite fille aux cheveux roses revenir en classe aprĂšs l’enterrement, plus pĂąle et plus silencieuse, et partir quelques mois plus tard avec une escorte de gardes, pour ne plus jamais se prĂ©senter sur les bancs de l’école. Il avait toujours trouvĂ© normal qu’elle ait oubliĂ©. Mais il ne s’attendait pas Ă  ce qu’elle le lui pose une question personnelle, et il ne s’attendait pas non plus Ă  ce qu’elle s’en excuse. Il avait rĂ©pondu trop vite, d’une voix qui l’avait trahi. Il avait ensuite utilisĂ© sa pirouette pour ne pas avoir Ă  lui mentir. Il dĂ©testait cela.

Tout le monde savait qui vous Ă©tiez, vous ĂȘtes trĂšs reconnaissable avec vos cheveux roses. C’était vrai. Mais lui, il se souvenait du jour de la rentrĂ©e, de la petite fille qui s’était assise Ă  cĂŽtĂ© de lui parce que c’était la seule place libre, et de la pivoine qu’elle avait fait pousser entre ses doigts pour soigner son genou Ă©corchĂ©. Il se rapellait de tout, et il n’avait pas l’intention de le lui dire, ni ce soir ni plus jamais.

Il reprit sa marche. Juste devant les baraquements, il dĂ©cida qu’il glisserait le mouchoir dans son coffre dĂšs son arrivĂ©e, sous ses chemises de rechange, avant que quiconque ait le temps de le voir. Il mangerait le gĂąteau plus tard, et personne — mis Ă  part Kael, avec qui il partageait la piĂšce — n’en saurait rien.

✩ ✩ ✩

Les baraquements de la garde royale occupaient une aile basse, au fond de la cour d’entraĂźnement. On y entrait par la salle commune. Un grand poĂȘle de fonte se trouvait au milieu de la piĂšce, accompagnĂ©e par une longue table couverte d’entailles et de bancs. Des capes sĂ©chaient sur une corde tendue entre deux poutres. Au fond, un couloir menait Ă  la partie rĂ©servĂ©e Ă  la nuit, des dortoirs pour la plupart, et quelques chambres plus petites pour les soldats dont le poste exigeait d’ĂȘtre reposĂ©s et disponibles Ă  toute heure. Depuis qu’il avait Ă©tĂ© affectĂ© Ă  la princesse, Neet en partageait une avec Kael, parce qu’ils Ă©taient frĂšres et qu’on n’avait pas jugĂ© utile de les sĂ©parer. C’était un privilĂšge dont il mesurait chaque soir la valeur, et ce soir plus que jamais, car il n’y avait qu’une piĂšce Ă  traverser avant d’ĂȘtre Ă  l’abri. Il s’y sentit pourtant aussi exposĂ© qu’au milieu de la salle du trĂŽne.

Le plan Ă©choua dĂšs la porte. Il avait Ă  peine franchi le seuil qu’une clameur s’éleva de la table, oĂč une demi-douzaine de gardes s’étaient installĂ©s autour d’une bouteille de vin, d’un pain de campagne et d’un fromage dont l’odeur emplissait dĂ©jĂ  tout l’espace. Kael se leva le premier, un large sourire aux lĂšvres, et Neet aperçut derriĂšre lui Lyam, qui avait terminĂ© son service et qui lui adressa un petit geste d’excuse, et Mira, qui battait un jeu de cartes avec une solennitĂ© digne d’une prĂȘtresse des Pivoines.

— Le voilĂ  ! s’écria Kael. Je commençais Ă  croire que la princesse t’avait enfermĂ© dans un placard.

— J’ai pris par les jardins, rĂ©pondit Neet, en se dirigeant vers le couloir des chambres avec toute la nonchalance dont il Ă©tait capable.

— Tu as fait un dĂ©tour par les jardins, alors qu’une bouteille t’attend et que c’est ton anniversaire ? dĂ©clara Mira en posant ses cartes. Il faudra qu’on reparle de tes prioritĂ©s.

— Laisse-le, dit Lyam. Il a bien le droit d’aimer les rosiers.

— Je sais trĂšs bien que Neet prĂ©fĂšre les pivoines.

Il ne releva pas cette pique lancĂ©e Ă  son encontre, et il dĂ©cida de profiter de l’échange pour contourner la table. Il avait presque atteint l’entrĂ©e du couloir lorsqu’une main passa par-dessus son Ă©paule et lui prit le mouchoir avec une adresse de pickpocket. Il se retourna d’un bond. Lyam tenait le petit paquet devant lui, Ă  la lumiĂšre du poĂȘle, et l’étudiait avec un intĂ©rĂȘt extrĂȘme.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Rends-le-moi.

— C’est un bien bel emballage que tu as lĂ , mon ami. Il est brodĂ©, non ? Et qu’est-ce qu’il contient ? On dirait que ça sent
 la poire ?

Lyam dĂ©plia un coin de tissu, et Neet vit le moment exact oĂč il reconnut les armoiries, parce que ses sourcils s’élevĂšrent jusqu’à la racine de ses cheveux roux. Il y eut un silence, puis toute la table se pencha en avant d’un mĂȘme mouvement.

— Une pivoine sous une couronne, annonça Lyam, d’une voix de hĂ©raut. Mesdames et messieurs, notre ami Neet est rentrĂ© avec le mouchoir de la princesse.

La clameur qui suivit fut pire que la premiĂšre. Neet sentit le sang lui monter au visage, si vite qu’il eut l’impression que tout le monde dans la salle allait immĂ©diatement le remarquer. Il serra les dents pour que le rouge s’estompe, sans le moindre succĂšs. Il tendit la main vers le mouchoir, et Lyam le fit passer Ă  Mira, qui le transmis Ă  un autre garde, qui le leva au-dessus de sa tĂȘte comme un trophĂ©e.

— Rendez-le-moi, rĂ©pĂ©ta Neet. Il y a du gĂąteau dedans.

— Du gĂąteau ! Elle t’a donnĂ© du gĂąteau ! Petit chanceux !

— Son Altesse, dit Neet, en articulant chaque mot comme s’il faisait un rapport au commandant, a appris par hasard que c’était aujourd’hui mon anniversaire. Elle a eu la bontĂ© de m’offrir une part de son dessert. C’est un geste de courtoisie envers son garde personnel, rien de plus.

Il y eut un bref silence, et Neet eut le temps d’espĂ©rer que son explication avait portĂ©. Puis Lyam Ă©clata de rire, et tous les autres avec lui.

— Cela fait six ans que je suis dans la garde et jamais, oh grand jamais, et je le jure sur la Pivoine, Son Altesse ne m’a donnĂ© quelque chose. MĂȘme si quelqu’un s’amusait Ă  hurler dans tout le palais que c’était mon anniversaire. La seule chose que je reçois, ce sont ses ordres, rĂ©pliqua Lyam, les larmes aux yeux.

— C’est parce que tu parles trop, dit Neet.

— C’est vrai, reconnut-il sans se vexer le moins du monde. Ça pourrait l’ĂȘtre encore plus si tu n’étais pas aussi rouge que la Grande Rose.

— Je ne rougis pas. Il fait chaud, prĂšs du poĂȘle. De plus, comment connais-tu la couleur de la Grande Rose ? D’aprĂšs ce que je sais de toi, tu ne l’as jamais vue en vrai.

— N’essaie pas de changer de sujet. Tu es Ă  dix pas du poĂȘle, et ton frĂšre et toi, vous vous vantez souvent qu’avec votre sang de tournesol, vous rĂ©sistez bien mieux Ă  la chaleur que nous autres les pivoines fragiles.

Le mouchoir revint dans les mains de Mira, qui en souleva un coin pour examiner le gĂąteau d’un Ɠil gourmand. Elle n’affichait que trĂšs rarement une expression faciale aussi lisible, sauf quand il Ă©tait question de pĂątisseries.

— On le partage ? Il y a de quoi faire six parts, si on coupe bien.

— Non.

Neet avait rĂ©pondu plus fort qu’il ne l’aurait voulu, et le mot tomba au milieu de la salle comme une chape de plomb. Mira le dĂ©visagea, tenant toujours sa tĂȘte, et un sourire discret se dessina sur son visage. Il signifiait qu’elle avait appris quelque chose de bien plus intĂ©ressant que ce gĂąteau, qui avait une petite rĂ©putation au sein des domestiques du chĂąteau. Neet comprit trop tard qu’il venait de se trahir davantage qu’avec toutes ses rougeurs rĂ©unies, et il eut envie de disparaĂźtre au fond de sa chambre pour ne plus en sortir.

C’est Ă  ce moment-lĂ  que Kael intervint. Il prit le mouchoir des mains de Mira avec naturel, le rendit Ă  Neet sans un commentaire, et il attrapa la bouteille de vin pour remplir les gobelets alignĂ©s sur la table.

— Ça suffit, vous autres. On n’est pas lĂ  pour lui voler son dessert, mais pour boire Ă  sa santĂ©, et ce vin m’a coĂ»tĂ© une semaine de solde. Lyam, distribue, et tĂąche de ne pas tricher, pour une fois.

— Je ne triche jamais.

— Tu le fais à chaque partie, dit Mira.

— Je compte les cartes. Ce n’est pas la mĂȘme chose.

La conversation repartit sur la question de savoir si compter les cartes relevait de la tricherie, et Neet en profita pour gagner sa chambre. Il glissa le mouchoir dans son coffre, sous ses chemises, il referma le couvercle, et cette fois, personne ne vint le lui arracher des mains. Lorsqu’il revint dans la salle commune, Kael lui tendait un gobelet. Il le prit, et ils trinquĂšrent ensemble. Kael ne l’interrogea pas. Il n’en avait pas besoin. Il y avait dans ses yeux une expression que Neet connaissait bien, mi-amusĂ©e, mi-inquiĂšte, la mĂȘme qu’il avait dĂ©jĂ  quand ils Ă©taient enfants et que Neet rentrait de l’école en ne parlant que de la princesse.

— Bon anniversaire, petit frĂšre, dit seulement Kael, en lui tapant sur l’épaule.

— Merci.

— La prochaine fois, soit un peu plus discret.

Neet ne rĂ©pondit pas, mais il but une longue gorgĂ©e de vin pour se donner une contenance. Il alla ensuite s’asseoir Ă  la table, entre Mira et un autre garde, pour perdre trois parties de cartes d’affilĂ©e contre un Lyam qui — il le jurait sur la Pivoine — ne trichait jamais.

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La salle commune ne se vida que tard dans la nuit. Lorsque les deux frĂšres regagnĂšrent enfin leur chambre, Kael se laissa tomber sur son lit comme une masse. Il s’endormit presque aussitĂŽt, sans faire le moindre commentaire. Neet attendit ses ronflements habituels, et il dirigea vers son coffre. Il prit le mouchoir, alluma la lanterne posĂ©e sur la table, et il s’assit sur sa couverture, le dos contre le mur.

Le gĂąteau avait refroidi, et le sirop avait imbibĂ© le lin d’une tache dorĂ©e qui ne partirait pas toute seule. Il dĂ©plia le tissu avec prĂ©caution, et il mangea la pĂątisserie aux poires bouchĂ©e par bouchĂ©e, lentement, en essayant de ne pas faire de miettes. Il Ă©tait aussi bon qu’elle l’avait dit. Il pensa qu’elle avait dĂ» le subtiliser de sa propre assiette au milieu du dĂźner. Il se demanda comment elle s’y Ă©tait prise, et il eut presque envie de rire en l’imaginant faire cela avec le mĂȘme sĂ©rieux que lorsqu’elle cachetait ses lettres.

Lorsqu’il eut terminĂ©, il resta un long moment Ă  contempler le mouchoir dans la lumiĂšre de la lanterne. Le lin Ă©tait fin, bien plus que tout ce qu’il possĂ©dait, et la pivoine brodĂ©e dans le coin avait Ă©tĂ© travaillĂ©e au fil de soie, pĂ©tale par pĂ©tale, avec une couronne d’or au-dessus. Il fallait qu’il lui rende. Il ne pouvait pas garder une chose pareille dans son coffre. Mais il n’était pas convenable de lui redonner avec une tĂąche de sirop dessus.

Il prit tout ce qu’il restait de son cadeau et il sortit dans la cour, pieds nus sur les pavĂ©s froids, jusqu’à la pompe prĂšs de l’abreuvoir. L’eau Ă©tait glacĂ©e. Il frictionna la tache entre ses doigts avec le morceau de savon de Kael et il rinça. Il frotta encore, jusqu’à ce que le lin redevienne blanc et que ses mains soient rouges de froid. Quand il rentra, il ranima les braises, il Ă©tendit le mouchoir sur le dossier de la chaise, devant la cheminĂ©e, lĂ  oĂč la chaleur le sĂ©cherait avant l’aube. Puis, il retourna s’asseoir dans son lit.

Demain, il le redonnerait Ă  la princesse. Il le plierait proprement, il le glisserait dans sa veste, et il le lui tendrait devant sa porte, avant qu’elle ait le temps de le saluer. Pour une fois, il allait faire le premier pas. Pendant un mois, il avait toujours attendu qu’elle ouvre la bouche avant lui, il lui avait rĂ©pondu avec des formules toutes faites, guidĂ© par sa peur. Il craignait de dire quelque chose qu’il ne fallait, et qu’elle devine la rĂ©alitĂ© de son cƓur. Il n’avait pas Ă©tĂ© assez vigilant durant la fĂȘte des RĂ©coltes, et cela ne devait pas se reproduire. Surtout si, dans quelques mois, il Ă©tait sĂ©lectionnĂ© pour l’accompagner pour son premier voyage de l’Équinoxe comme Gardienne. Il devait dĂ©sormais dĂ©cider quels seraient les mots qu’il prononcerait pour la remercier, sans en faire trop. Il y rĂ©flĂ©chirait demain, en chemin vers ses appartements.

Neet souffla la lanterne et il s’allongea sous sa couverture. Le mouchoir sĂ©chait devant la cheminĂ©e, Ă  quelques pas de lui, et il le regarda jusqu’à ce que le sommeil le prenne.

— Fin —
Merci d’avoir lu cette nouvelle 🍐

Envie de les retrouver ?

Neet et Astea vous attendent dans le roman

Cette nouvelle se dĂ©roule avant le tome 1 de La Princesse Fae. Si vous avez aimĂ© les dĂ©couvrir ici, vous pouvez poursuivre l’histoire et entrer dans le royaume des Pivoines.

Lire un extrait du roman Rencontrer les personnages Explorer Floralis
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